Je regardais Regnault d'un air ébahi et presque stupide. Il me poussait d'autres papiers sous les yeux, que je n'osais pas lire, tout entière absorbée par des paroles énigmatiques. Mais Regnault aimait Napoléon de si bonne foi, que cela pouvait s'appeler bien plus une vertu de reconnaissance qu'un intérêt de sédition. «Laissez faire les événemens, disait-il, la France reprendra son rang avec lui; l'idolâtrie de l'armée est telle pour cet homme, que tout lui deviendra possible.

«—Convenez, entre nous, sans phrases, que l'armée est bien bonne?» Paroles qui ne venaient pas de ma pensée, mais destinées à lui arracher la sienne tout entière; car je me plaisais autant que lui-même à cette extase continuelle d'admiration.

«Mon Dieu! on fait beaucoup sonner le bonheur pour les soldats de n'être plus exposés à une mort de chaque jour; mais les dangers sont la vie du soldat…

«—Cependant vous disiez tout dernièrement que si Napoléon revenait, il ne serait plus le même?

«—Cela est bon à dire pour le moment, c'est une excellente phrase de préface. Au fond, il nous faudra des hommes et des millions; mais, soyez tranquille, on les trouvera.

«—C'est ici le cas de dire,» répliquai-je:

Qu'il se montre, il deviendra le maître.
Un héros qu'on opprime attendrit tous les cœurs;
Il les anime tous quand il vient à paraître[1].

À cette citation, faite, je l'avoue, avec un peu de prétention, je crus que Regnault allait perdre la tête. Il écrivit à la hâte quelques mots, et pendant ce temps on vint lui apporter un énorme paquet de papiers; il les parcourut, et brûla tout aussitôt, à l'exception d'une lettre qu'il me fit lire. Elle était de Mouton-Duvernet; Regnault savait que je le connaissais depuis les campagnes d'Allemagne. Hélas! cette lettre que Regnault me dit de garder, lettre absolument sans importance politique, manqua de me devenir funeste, un an plus tard, dans les premiers jours de mars 1816.

Le lendemain de cette visite, Léopold, qui dînait souvent avec des officiers, ses anciens frères d'armes de la guerre de Russie, vint tout agité, dès huit heures du matin, m'annoncer qu'il partait avec trois de ses anciens chefs, qu'il reprenait du service, qu'à coup sûr l'Empereur serait à Paris dans peu avec Marie-Louise et le roi de Rome.

«Va-t'en voir s'ils viennent, Jean!» fut la seule réponse que je fis à ce qui me semblait le comble de l'extravagance; mais cette extravagance me gagna subitement, et ma discussion avec Léopold durait encore, quand trois personnes qui vinrent me rendre visite, m'assurèrent que, pendant qu'on perdait à Paris le temps en si et en mais, Napoléon faisait ses affaires, qu'il avait avec lui assez d'hommes tant Polonais que grognards, pour tenter un coup de main; que les munitions et l'or ne lui manqueraient…—«Ni les cœurs, ni les bras,» s'écria Léopold, avec une énergie qui attira sur sa figure inspirée tous les regards, et me fixa, moi, immobile à ma place. Sans chercher à justifier la cause d'un si brûlant enthousiasme, son spectacle était trop entraînant pour que je restasse froide à côté de Léopold. Il me semblait retrouver en lui l'idole de mes plus beaux jours, le héros de ma constante admiration, c'était Ney dans toute son énergie, patriotique et militaire… Dès que je fus seule avec Léopold, il me dit: «Ne nous quittons pas; allons ensemble nous joindre aux fidèles serviteurs d'une haute infortune, vaincre ou succomber auprès de l'Empereur, mon amie! mon amie! ce sera une belle page dans notre histoire.