«—Que fera Ney?

«—Qui le sait? Il est tout au nouvel ordre de choses, il attendra l'événement.

«—Vous avez tort, Léopold; vous jugez avec aigreur le maréchal; il n'est pas homme à chercher la gloire de la prudence. Si quelque chose est changé dans ses sentimens, c'est qu'il pense que cela est mieux pour la France. Léopold, si mon repos vous est cher vous attendrez quelques jours.

«—Mon amie; ce départ est la seule chose que je ne puisse vous sacrifier. Tous mes préparatifs sont faits, je n'ai plus qu'à monter en chaise de poste.» J'eus la force de résister, mais non pas celle de le convaincre. Il me quitta bon gré mal gré, et je ne le revis que le 20 mars, dans la foule qui porta l'Empereur en triomphe, à neuf heures du soir, par le grand escalier que S. M. Louis XVIII avait descendu à minuit pour quitter le trône et la France.

Sur ces entrefaites Napoléon débarquait à Cannes. Le 6 mars je traversais les Tuileries, après avoir rencontré Regnault, qui m'apprit l'événement et qui avait l'air fort inquiet. Comme il me quittait tout effaré, j'aperçus Ney sortant du château, et causant au milieu d'un groupe d'officiers. Il me vit, et je profitai de cette heureuse inspiration de nos regards pour lui faire un signe auquel il était convenu entre nous de nous rendre toujours. Je pris un cabriolet pour aller attendre chez moi le maréchal. Dans une angoisse où il me semblait que j'allais perdre la raison, je marchais à grands pas dans ma chambre, je courais à l'antichambre. À sept heures du soir j'arrêtai la pendule pour échapper à l'impatience que me causait l'aiguille immobile. N'en pouvant plus, je me jetai à genoux devant mon lit, enfonçant ma tête brûlante dans les couvertures, de manière que je n'entendis pas arriver le maréchal, et me trouvai enlevée et pressée dans ses bras avant d'être revenue à moi-même. Le bonheur fut inexprimable, mais de courte durée. Ney avait cédé à l'intérêt de mon abattement, dont il devinait le motif; mais ce motif lui rendit aussitôt le visage sévère, lorsqu'avec un accent passionné je lui dis, me pressant fortement sur son cœur: «N'est-ce pas que vous ne marcherez jamais contre lui?» Ce n'est-ce pas était un souvenir de nos plus heureux instans, une de ces paroles inachevées qui représentent tout un monde d'illusions, que le mystère protége contre l'oubli, et dont le cœur retient toujours le sens puissant et magique. L'interpellation magnétique me valut, hélas! une brusque réprimande que j'étais d'autant moins disposée à souffrir patiemment, que je la trouvais on ne peut plus déplacée. «Vous partez donc, heureux et content d'être choisi pour marcher contre Napoléon, ayant promis d'arrêter l'Empereur.

«—Il ne l'est plus: il ne revient que pour perdre la France. Si vous n'étiez femme, je vous demanderais raison de votre opinion…

«—Séditieuse, n'est-ce pas?

«—Oui, et, de plus, extravagante. Ida, si vous tenez à mon amitié, croyez-moi, sachez réprimer le délire de vos passions.

«—À commencer, M. le maréchal, par celles qui firent si long-temps ma félicité et ma gloire.»

«—Mauvaise tête.