«—Pas si mauvaise, ce me semble, car elle ne tourne pas à tout vent.
«—Eh bien! ayez vos opinions, mais ne m'en parlez plus.
«—Cela vous blesse donc les oreilles?
«Il suffit que vos idées soient contraires à mes nouveaux devoirs, pour que vous deviez me les taire.» Ici j'éclatai par douleur et comme par pressentiment.
«Vos nouveaux devoirs! et voilà ce que vous avez de mieux à dire à celle qui vous en a connu d'autres, qui vous a vu grandir sous celui que vous courez combattre! Ah! sans doute je vous parle pour la dernière fois. Je vous l'ai dit, je le répète, vous êtes peut-être celui des maréchaux qui aurait dû le moins se séparer du culte de l'empire, auquel moi, dans ma nullité, j'ai voulu être fidèle de cœur. Il n'y a pas besoin de conspirer, de trahir personne, mais on peut se tenir à l'écart et attendre.
«—Adieu, Ida, pour toujours adieu!» Et il me quitta. J'étouffais, mes larmes coulaient en abondance; je restais debout; immobile, écoutant ses pas fugitifs, je pressais mes mains contre mon cœur comme pour l'étouffer; ses pas ne retentirent plus dans l'escalier, la porte cochère retomba lourdement, j'entendis un cabriolet s'éloigner, et pendant deux heures je cessai presque de vivre.
J'eus à peine la force de m'étendre sur mon lit, où le sommeil vint heureusement me saisir. On m'éveilla de bonne heure en m'apportant une lettre de Léopold. Il m'envoyait des extraits des proclamations qu'il avait ramassées sur toute la route «Ah! pourquoi, ajoutait Léopold, n'êtes-vous pas avec moi? rien alors n'égalerait mon bonheur.»
Je courus porter cette lettre à Regnault. Je le trouvai plus agité que moi-même, quoiqu'il n'eût pas les mêmes raisons d'émotion. Il me blâma d'avoir laissé partir Léopold sans l'en prévenir. Je crus que la tête lui tournait. Il tenait une de ces proclamations et une lettre de M. Bonnest; puis, tout en marchant, il s'écria: «Le général Marchand est à Grenoble; il n'aime pas l'Empereur. Ney part pour Besançon. Le débarquement est un coup de tête dont Napoléon n'a pas calculé toutes les chances difficiles. Il a mal fait de ne pas se rapatrier avec Murat.
«—M. le comte, tout cela me paraît encore un rêve.
«—Oh! non;… le gant est jeté, la partie engagée… Mais croyez-vous réellement Ney dans l'intention de marcher contre l'Empereur?