Je fis avaler quelques gouttes de Madère à ma défaillante amie; je relevai ses cheveux épars sous mon foulard, et réparai, tant bien que mal, un désordre qui montrait son sexe. L'infortunée avait lutté dans la mêlée; sa main droite était déchirée, et son épaule droite légèrement effleurée par un coup de pointe. Elle me répétait: «Ce sont des assassins et non des soldats; ils ne combattent pas, ils égorgent à dix contre un.» La nuit était encore devenue plus profonde; quelques lueurs l'interrompaient par intervalles; on voyait à ces rares clartés se promener de ces hommes, qui arrivent d'un pas décidé, quand le silence de la mort règne là où brilla l'héroïsme, pour dépouiller sans pudeur l'ami tombé pour les défendre, et l'ennemi qu'ils n'ont pas osé combattre. C'étaient des paysans; l'un d'eux s'étant approché, je lui offris de l'or pour nous procurer un guide: heureusement l'homme auquel je venais de m'adresser n'obéissait qu'à la misère, en venant chercher des cadavres. Il ne fut pas insensible au triste aspect de Camilla ni à ma voix suppliante. Il ne fixa rien pour son important service, et je crus ne plus pouvoir le récompenser, même avec beaucoup d'or, lorsqu'en m'informant de Ney, cet homme me donna, comme témoin, tous les détails de son héroïque défense, m'assura qu'il n'était que blessé, et que ses troupes l'avaient entraîné, lorsqu'à sept heures on avait vu la bataille perdue. Le maréchal avait encore emmené au feu un bataillon de la jeune garde, qui fut écrasé; que lui, Ney, s'était alors jeté à pied, l'épée à la main, dans le carré de la vieille garde.
Si cet homme avait su sur quel point les troupes de Ney s'étaient dirigées, j'aurais confié Camilla à sa générosité, et volé vers le maréchal; mais, dans l'incertitude, je crus faire mieux en employant tous les moyens de me rendre directement à Paris. J'arrivai au bout de deux jours, et fis avertir D. L***. On plaça quelques matelas pour moi, et je fis coucher mon infortunée compagne dans mon lit. La fièvre l'avait prise; en peu d'heures elle fut au plus mal: je fis appeler un médecin et une bien excellente garde, prévoyant trop que mes soins ne pouvaient être assez assidus, mon cœur étant en proie à l'affreux tourment d'ignorer la destinée de Ney. L'arrivée de D. L*** diminua mon incertitude et mon impatience, mais sans la satisfaire; il me dit: «N'allez pas courir, laissez aller les événemens, vous reverrez le maréchal, il est à Paris; il a cru joindre Grouchy et l'Empereur pour se réunir à eux, pour se battre encore; mais il n'y a plus rien à tenter. Ney n'a trouvé personne; depuis hier il est près de l'Empereur, à l'Élysée. Davoust rassemble les débris de l'armée sous Paris. Il y a de quoi faire contenance; du moins l'ennemi n'entrera pas sans capitulation.» D. L*** était le seul qui me mît exactement au courant des événemens qui me touchaient si fort; puisque la destinée de Ney y était attachée. D. L*** venait deux et trois fois par jour me rendre compte, m'offrait tout l'argent dont j'avais besoin, ne me parlait que de Ney, m'approuva dans ce qu'il appelait ma pitié héroïque pour Camilla, et pour comble de bienfaits me donna l'espoir d'une entrevue avec le maréchal.
Nous étions arrivés, les images de la mort devant les yeux. Les heures furent autant de siècles d'angoisses et de combats avec moi-même. Sachant que la plus vive peine à causer au cœur de Ney eût été de faire des démarches qui eussent, par une imprudente preuve d'intérêt, pu troubler le repos d'une épouse entourée de son respect et de son amour, je restai donc, m'abstenant de toute tentative pour le voir: seulement j'avais remis à D. L*** une lettre pour la faire tenir au maréchal.
CHAPITRE CLVII.
Coup d'œil sur la capitale.—Angoisses des amis de Napoléon.
Fatiguée de douleurs, de noires pensées, des images sanglantes d'une défaite, dès mon retour à Paris ma tristesse s'accrut encore, en jugeant, dès le premier aspect de la capitale, qu'il n'y avait plus de réparations possibles à nos désastres. Il semblait que je sortais d'un songe affreux, dont le réveil était la mort.
Je courus chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely, n'ayant pris que le temps de m'occuper de Camilla. J'étais affamée de nouvelles. «Ah! mon amie, s'écria-t-il en apercevant mes vêtemens encore tout empreints des traces du voyage, embrassons-nous, car c'en est fait de nous tous.
«—Eh quoi! plus d'espoir! Napoléon nous reste cependant? Quand j'ai quitté l'armée, les bandes se reformaient. Des soldats restent encore déterminés à mourir. Le désespoir ne peut-il pas quelquefois devenir un triomphe?
«—S'il était général, ce désespoir, il pourrait, comme un rocher inaccessible, arrêter le danger; mais, sans compter le parti qui regrette et qui attend les Bourbons, il y a maintenant dissolution, anarchie, dans nos propres rangs. Croiriez-vous que la Chambre des Représentans s'occupe d'une constitution, au lieu d'une levée en masse. Ce sont des hommes qu'il faudrait, et ce sont des lois qu'on fabrique. On dirait qu'un fléau en amène toujours un autre. Ce n'est pas assez de l'Europe entière pour déchirer la France; à cette inondation des barbares vient se joindre une armée de sauterelles législatives. La sottise d'une part, l'intrigue de l'autre, on ne sait quel démon de discuter sur des principes et de faire des doctrines, enfin une malveillance générale contre l'Empereur, paralysent ce qui reste de vie à la France. On veut faire abdiquer Napoléon. Rome avait des félicitations pour le consul qui n'avait point désespéré de la patrie. On n'a ici que des défiances, que de l'ingratitude, que des affronts, pour l'homme dont le génie ne saurait être remplacé.
«—Mais, mon ami, est-ce que l'Empereur se laissera dépouiller? Est-ce que les soldats se laisseront enlever le seul homme auquel ils se fient?