«—Napoléon sait d'où partent toutes ces menées; mais il est trop tard. Les Bourbons le traiteraient avec plus de générosité que le parti qu'il a appelé à son aide, et qui profite des infidélités de la victoire pour l'étouffer.
«—Et la Chambre des Pairs, celle-là, composée de tant d'illustres guerriers, sait au moins que le premier intérêt d'un peuple, c'est de résister à l'étranger.
«—Celle-là n'est pas meilleure que l'autre. On a refusé la parole à
Lucien, en prétendant qu'il n'était pas prince français.
«—Que veut-on faire?
«—Dans ce moment, chacun sait bien ce qu'il ne veut pas; mais personne ne sait ce qu'il préfère. Des mains habiles et savantes entretiennent ou organisent peut-être ces divisions, afin de diminuer d'autant les chances d'un concours universel pour se targuer ensuite de l'impuissance qu'ils auront créée, et qu'ils appelleront du dévouement, s'il y a des vainqueurs.
«—Je venais chercher auprès de vous des consolations, des espérances, et vous mettez encore un poids de plus sur d'immenses douleurs. J'aimais mieux la mort de l'épouvantable champ de bataille que j'ai quitté, que cette mort d'anéantissement et de langueur. Si vous aviez vu à Mont-Saint-Jean, à Waterloo, les prodiges de courage, d'héroïsme furieux ou tranquille, vous ne comprendriez pas non plus que la victoire n'ait pas couronné tant d'efforts, ni payé tant de sang. Tous les généraux étrangers voudraient de bonne foi expliquer leurs triomphes, les nôtres tout ensemble, notre défaite, qu'au lieu d'une cause palpable, d'une saisissante raison, on n'étalerait encore que des cadavres. On peindra, mais on n'instruira jamais cette grande catastrophe. Une fatalité telle qu'il n'en est point de pareille dans l'histoire, un effroyable que sais-je, seront les derniers mots de la postérité sur Waterloo.
«—L'Empereur, entre nous, a-t-il été lui-même?
«—Jamais son génie, jamais sa bravoure personnelle, ne déployèrent plus de ressources. Au milieu de la garde impériale, au milieu des généraux redevenus soldats, on se croyait dans une armée de géans.
«—Pauvre Napoléon! c'est après de tels sacrifices que l'ingratitude des uns, la démence des autres, veulent t'immoler à des rêves, à des utopies. Oui, mon amie, tous nos idéologues veulent, avant d'être écrasés, avoir la satisfaction de résister à la tyrannie, de se précautionner contre le despotisme. N'importe, l'Empereur abdiquera encore une fois, j'en suis sûr; les traîtres et les niais l'emporteront. Cet homme, qu'on accuse d'être ambitieux, égoïste et sanguinaire, aura donné deux fois au Monde un exemple inouï de désintéressement et d'immolation. S'il l'eût voulu, s'il le voulait encore, il pourrait s'ensevelir sous les débris de la capitale, faire sortir de Paris embrasé son salut et le nôtre, mourir du moins en jouant tout, en même temps que lui-même. Non, il sait résister à l'intérêt de son orgueil outragé; il sait regarder en face une chute qu'il pourrait rendre terrible.»
Je quittai Regnault après beaucoup d'autres effusions que je me rappelle un peu moins, parce qu'il y avait plus de vivacité dans ses sentimens que de suite dans ses idées. Je l'assurai que, le feu fût-il aux quatre coins de Paris, mon dévouement n'en serait pas moins entier, absolu, infatigable; que j'oublierais mes propres chagrins pour ne songer qu'à la grande douleur de l'homme qui avait à jamais enchaîné nos cœurs.