Ce jour-là, je repris ma vie de Paris, cette vie de courses, de communications de toute espèce, qui se trouvait naître de mes goûts, et fort bien servir en même temps les intérêts des autres. Le lendemain de ma visite à Regnault, je rencontrai M. le comte Carnot dans un salon du Marais, où j'étais allée porter une lettre du fils de la maison, jeune officier, qui m'avait, à Laon, prié de lui rendre ce service. Dès que Carnot m'aperçut, il eut la bonté de venir à moi; et, malgré les préoccupations du moment, à peine lui eus-je dit que je venais de l'armée et que Waterloo s'était trouvé entre nos deux rencontres, qu'il me fit remarquer, avec assez de poésie pour un mathématicien, qu'il fallait en quelque sorte que le monde s'ébranlât pour nous mettre en présence. Dans les violentes secousses des événemens ou des passions, il suffit quelquefois d'un mot, d'une idée soudainement jetée en avant, pour m'enlever à tout ce que mes sensations présentes ont de plus poignant, et me transporter dans le cercle d'une causerie calme et tranquille. Quoique M. le comte Carnot fût un personnage plus positif que fantasmagorique, je lui sus gré de me traiter en événement; mais il retomba bientôt de cette politesse phraséologique dans le lieu commun de ses idées exclusives. Ainsi, au lieu de me parler de la campagne que je venais de faire, de déplorer les pertes effroyables, les conséquences menaçantes de Waterloo, il me dit que ce serait peut-être un bien pour la patrie, qu'au lieu de devoir son salut à une armée et à un chef, les citoyens soulevés la dussent à eux-mêmes, parce qu'ainsi, après avoir chassé les ennemis, ils n'auraient pas à craindre que la victoire devînt de nouveau l'instrument de leur servitude. Je tâchai de tirer Carnot de ses préventions, et surtout de ses illusions; car on ne peut se faire d'idée de ses crédules espérances. Il prétendait que nous allions avoir un million de soldats; que toutes les gardes nationales immobilisées allaient remplacer une armée seulement militaire par une armée citoyenne. Cette fascination me chagrina au lieu de m'indigner; et comme la société était peu nombreuse, je profitai de cette circonstance pour éviter une dispute avec un vieillard dont l'ancien caractère avait commandé à mes respects.

En rentrant chez moi je trouvai un message de la reine Hortense, dont j'étais pourtant peu connue, et qui vint faire un moment diversion à mes cruelles agitations. Cette femme, à tant de titres intéressante, était venue de la Malmaison pour un jour. Je me rendis à l'Élysée-Bourbon où elle m'attendait. Elle me questionna sur toutes les circonstances des journées des 16, 17 et 18 juin, et me parut bien inquiète. «N'est-il pas vrai, répéta-t-elle à plusieurs reprises, que l'Empereur s'est jeté au milieu des grenadiers avec son état-major, et qu'on l'a forcé de quitter le champ de bataille? qu'il ne l'a pas volontairement abandonné?

«—L'Empereur abandonner le champ de bataille! Ses braves l'en ont arraché.» La reine m'avait écoutée avec avidité.

«Vous y étiez, vous, et ce n'était pas votre première bataille; le danger n'est donc rien pour vous?

«—Tant que cela va bien, on n'oserait paraître timide, et quand cela va mal, on pense au salut; ainsi on n'a pas le temps d'avoir peur.»

L'aimable fille de Joséphine me parla de Regnault, du maréchal Ney. Je crus devoir nier ma liaison. Elle avait beaucoup trop d'esprit, et surtout alors avait bien autre chose dans la tête pour s'arrêter à cet objet. Elle ajouta encore à mes peines par les nouvelles qu'elle me donna de Murat. «Il est malheureux et il l'a mérité, disait-elle; car de tout ce qui arrive, Joachim doit en partie s'accuser. Avec ses idées d'affranchir l'Italie, il a ôté un appui et une ressource à celui dont il tenait sa couronne; il peut se regarder aujourd'hui comme à jamais perdu.» Elle me demanda si j'étais revenue avec la suite de l'Empereur, et je trouvai je ne sais quoi d'un peu inquisitorial dans ces questions. Je lui racontai ma rencontre avec la malheureuse Camilla, et notre triste retour: «Ainsi, vous n'étiez pas à Philippeville?

«—Mon Dieu, non.

«—Qui était donc cette femme qui est revenue avec une des voitures du maréchal Soult? en avez-vous connu à la suite?

«—Aucune; mais j'ai vu à Mont-Saint-Jean une femme qui se prétendait maîtresse du général Bourmont.

«—Est-elle belle et jeune?