«—Elle est assez bien, elle galoppe, habillée en homme; espèce de volontaire comme moi.

«—C'est cela alors;» et la reine resta pensive quelques instans: «L'Empereur est à Laon, ajouta-t-elle; il est persuadé que tout peut se réparer encore, qu'il ne faut que de l'énergie et de la résolution, de la part des officiers et du gouvernement. Il ignore tout ce qui se trame ici. Je voudrais qu'il le sût et directement; j'ai beaucoup de choses à communiquer à l'Empereur.» Ici la reine me regarda de toute l'expression de sa spirituelle physionomie, et je crus si bien la deviner, que je lui répondis, en mettant la main sur mon cœur: «La place est sûre, vous pouvez tout y déposer.

«—Vous êtes encore au-dessus du bien que m'a dit de vous Élisa et quelqu'un que vous aimez… Passez, je vous conjure, chez mon secrétaire ainsi que chez Regnault, puis partez sans délai pour Laon.» Alors elle me prit les deux mains, les serra avec une agitation convulsive. «Voici ce que vous devez dire de ma part ou à Bertrand ou à l'Empereur, à personne autre: que j'ai la certitude que les Chambres se déclareront contre lui, qu'on ne le regarde plus même comme chef de la nation; en un mot, qu'ils ne veulent plus de lui, heureux si on ne le juge pas traître à la patrie; qu'il doit rester avec l'armée et que je veux m'y rendre. Je hais et crains les républicains: ils se sont courbés, mais leur haine existe tout entière. Direz-vous bien tout cela?» Je le lui répétai à l'instant, et involontairement je saisis une de ses jolies mains que je pressai contre mon sein. Hortense sourit avec une bonté triste, mais tout obligeante. Il y eut, dans ce tête-à-tête de la fille de l'impératrice Joséphine et de moi, un bizarre rapprochement de circonstances: le cabinet où me reçut la reine Hortense au mois de juin 1815 était le même où, seize ou dix-huit ans auparavant, la citoyenne Bonaparte et la citoyenne Moreau se reposèrent amicalement en prenant des sorbets, après les fatigues d'un bal champêtre. Ma visite s'était assez prolongée pour que je me trouvasse forcée de remettre au lendemain ma visite à son secrétaire. Ce lendemain même était le jour fixé de mon départ. J'accourus chez Regnault sans le rencontrer. J'y retournai quelques heures après, toutes mes dispositions étant faites. Quoique déjà si cruellement agitée pour moi-même, je puis dire que non seulement j'étais résolue à ce voyage, mais que je mettais une sorte d'orgueil à donner cette nouvelle preuve de mon dévouement actif à l'Empereur et à sa famille. J'allai donc chez Regnault très fermement déterminée à partir immédiatement. Regnault me demanda si j'avais une lettre.

«Non.

«—Qu'allez-vous donc faire?

«—Dire deux mots à l'Empereur.

«—Folle!

«—Pas du tout, et deux mots à l'oreille.

«—Et je ne puis les savoir?

«—On me les a fait apprendre par cœur pour ne les dire qu'à Napoléon; les tortures ne m'en arracheraient pas le secret.