«—Pas encore; mais si je vois que cela tourne trop mal, je m'expatrie, ne fût-ce que pour éviter l'horreur de l'étranger foulant aux pieds nos provinces. Et si cela arrivait, Ida, alors…
«—Alors je vivrais pour vous servir, vous consoler partout où mon constant dévouement pourrait alléger les injustices du sort qui vous aurait frappé.»
D. L*** frappa à la porte, et avertit Ney de l'heure.
Alors s'ouvrit pour moi une scène nouvelle, et si mon cœur eût été moins préoccupé, il y aurait eu sujet à d'étranges réflexions. Ney prenant D. L*** par la main, me le présenta comme un ami zélé, dévoué et sûr; me dit «de ne me fier qu'à lui, de ne me conduire en ce qui touchait nos relations, que d'après ses avis, et de ne lui envoyer de lettre ni de message que par ce précieux intermédiaire.»
Il fallut nous séparer; mais je ne quittai Ney qu'après être revenue plusieurs fois près de lui. Je n'osais pleurer, et mes larmes me suffoquaient. J'étais pâle, agitée; je pressais sa main contre mon cœur, je la tenais sans pouvoir l'abandonner. Mon état pénible l'attendrit. «Il faut partir! Adieu, Ida!» À ces mots il descendit rapidement, me laissa avec D. L***. J'entendis ouvrir la porte cochère, rouler une voiture; et, saisie tout à coup d'une affreuse angoisse de pressentiment, je tombai à genoux, répétant d'une voix entrecoupée de sanglots: Adieu, Ida! Ô mon Dieu! sont-ce les derniers accens que j'entendrai de cette voix chérie! Ah! que je meure avant! D. L*** me releva, mit son zèle à me rassurer, et m'ayant vainement engagée à souper chez lui, me reconduisit auprès de Camilla, que je trouvai sans aucune amélioration. D. L*** voulut aller chercher un second médecin, et l'amena peu d'instans après; je lui sus bien gré de cette preuve d'intérêt. Camilla demanda à rester seule avec son nouveau docteur, et D. L*** et moi nous nous retirâmes pour causer des moyens de faire parvenir une lettre pour elle au général Foy. Il me promit de s'en occuper, me rassura de toutes mes craintes pour Ney, montra le plus tendre intérêt pour mon amie, et pour moi le zèle le plus dévoué. Il me prévint qu'il ne me verrait pas de trois ou quatre jours, me força d'accepter encore 500 livres, et me remit les clefs de mon secrétaire, m'informant qu'il avait enlevé et réuni tous mes papiers qui étaient dans ma cassette; qu'il l'avait emportée chez lui, et qu'elle était à mes ordres. Je le priai de garder le tout jusqu'à décision des affaires, le croyant plus en sûreté chez lui que chez moi; il en a fait depuis un abominable usage. Il me quitta, et je crus n'avoir jamais eu à me plaindre de lui. Ma confiance était alors bien plus naturelle qu'elle ne l'avait été naguère. Il était mon seul intermédiaire dans l'intérêt le plus sacré de ma vie.
En rentrant auprès de Camilla, la crainte d'augmenter ses angoisses m'empêcha de parler du conseil de Ney; mais elle me parut si agitée, si malade, que je me bornai à la secourir. Elle eut une attaque de nerfs qui me donna les plus vives alarmes, et jusqu'à minuit nos soins furent sans succès. À deux heures, la voyant calme, je fus me jeter sur mon lit, recommandant à la garde d'appeler au moindre changement. À six heures j'étais à son chevet. Elle était sans fièvre, et le lendemain elle entra en pleine convalescence. Elle commença alors à entrer avec moi dans quelques détails sur sa cruelle position et sur la mienne. J'y vis la source de ses dernières agitations. Je la rassurai, en lui montrant beaucoup d'argent qui me restait encore, en lui disant qu'il y en avait assez pour nous deux. «Mais tu n'as pas, chère Ida, un sort assuré? Quand cet or, qui fuit si vite entre tes mains libérales, sera épuisé; quand le malheur sera là avec ses privations, ses humiliantes peines, chère, bien chère Ida, que deviendras-tu?» Je lui répondis avec plus d'insouciance encore que je n'en avais: «Eh bien! alors on verra. Je possède quelques talens, j'ai un ami sûr.
«—Ney?
«—Sans doute.
«—Ney est perdu, me dit-elle, d'un ton convaincu qui me glaça de terreur. Ida, trop bonne Ida, pensez à vous.
«—Et si Ney était perdu, de quoi aurai-je besoin?