J'entrai sans difficulté dans le cabinet de l'Empereur. La confusion et le désordre étaient portés à un tel degré, que pas un seul domestique ne se serait opposé à la tentative d'un assassin. Combien ce beau séjour avait changé d'aspect, depuis les années de gloire et de bonheur qui s'y étaient écoulées jusqu'au divorce et à l'exil de Joséphine! Que de déplorables souvenirs s'étaient amassés dès lors sous ces voûtes naguère si paisibles, parmi ces bosquets naguère si délicieux! Quelle scène de désolation était réservée enfin à ce théâtre éblouissant de triomphes et de plaisirs! Mon cœur, préoccupé du triste et profond sentiment de cet effroyable contraste, eut peine à résister à ses illusions, au moment où j'entendis mes pas résonner sous le vestibule. J'y crus reconnaître dans l'air la voix gémissante de Joséphine; je crus voir son ombre errer dans l'obscurité des corridors déserts; je crus la suivre auprès de son époux, et entendre le dernier baiser, le baiser de présage et de mort qu'elle imprimait à son front découronné!…

Je ne dirai rien du peu de mots que j'échangeai avec le maître déchu de l'Europe. Ils furent inutiles: sa résolution était arrêtée de toute la force de la fatalité qui l'accablait… Oserai-je l'ajouter! de toute la force de sa faiblesse et de son abattement. Dans ce jour de désabusement et de misère, Napoléon n'était qu'un homme.

Peut-être mes idées n'étaient qu'un rêve, mais c'était du moins un rêve héroïque et royal. Mon habitude de jeter toutes les pensées élevées de mon ame dans le moule des compositions tragiques, avait peut-être fait illusion à ma raison; mais mon erreur, si c'en était une, offrait quelque chose de généreux, de grandiose, de gigantesque, qui a manqué au dernier malheur du captif du Northumberland.

C'était aussi une belle et grande conception, que d'aller donner en garde aux républiques naissantes du nouveau monde, ce chef des rois du monde ancien, et de mettre en présence des jeunes libertés de l'Amérique, le dispensateur des couronnes de la vieille Europe. Mais on est obligé de croire qu'une volonté supérieure à tous les desseins des hommes, ne permit pas que ce projet s'accomplît, et que celui qui représentait en lui seul toutes les facultés de la civilisation la plus perfectionnée, tombât libre au milieu d'une civilisation si puissante de jeunesse, de sentiment et de volonté. Il n'en fallait pas davantage pour détruire l'équilibre des deux hémisphères, et pour renouveler tout le monde social.

CHAPITRE CLX.

Inquiétudes qui suivirent le 8 juillet 1815.—D. L***.—Voyage à
Bessonis.—Retraite du maréchal Ney.

J'ai dit que D. L*** m'avait écrit le 30 juin, mais qu'il ne vint me voir que le 3 juillet, jour de la signature de la capitulation de Paris. C'est ici que commence pour moi une chaîne de jours d'épouvante et de douleurs, qui vinrent, par le désespoir, aboutir à une catastrophe digne de toutes les larmes généreuses. D. L*** crut endormir mes terreurs déjà si vives, en me citant quelques unes des clauses de cette convention. Je le priai de me la procurer, et bientôt je sus que l'article 12 était ainsi conçu:

«Que les personnes et les propriétés seraient respectées; que tous les individus qui seraient dans la capitale continueraient à jouir de leurs droits, sans pouvoir être inquiétés ni recherchés, soit en raison des places qu'ils occupent ou ont occupées, ou de leur opinion politique, ou de leur conduite.» Cette lecture me rassura un moment, mais la réflexion amenait toujours quelque crainte. Je me disais bien: mais cela est positif et doit être sacré; ne sont-ce pas des souverains qui traitent, et l'honneur ne doit-il pas rendre leur promesse inviolable? Alors je respirais; mais l'instant d'après, me rappelant ce que j'avais lu et ce que j'avais vu déjà des retours sanglans de la politique, je retombais dans des terreurs sinistres, sans que pourtant mon imagination allât à soupçonner la dernière péripétie de ce drame.

Il y a une fatalité qui s'acharne aux grandes destinées; car Ney, je le savais, avait eu l'idée nette et positive de s'expatrier; j'en eus une irrécusable preuve par une lettre que le maréchal m'écrivit, et l'instruction qui y était jointe, de me tenir prête au voyage, de ne me tourmenter de rien, de ne rien confier à personne, pas même à D. L***. On donna à Ney le funeste et bien imprudent avis de fuir, perfide conseil qui le détourna de sa prudente résolution, et le fit se borner à s'éloigner seulement de Paris; plus tard je reçus deux lignes m'annonçant qu'il était très certain que personne ne serait inquiété, et qu'il allait seulement passer quelques jours chez une des parentes de sa femme; qu'il ne fallait pas lui écrire avant d'avoir reçu de ses nouvelles. Hélas, sa confiante sécurité dans une parole qui devait être sacrée le perdit. En vain Suchet, ce vétéran de la gloire, ce compagnon des anciens triomphes, pénétré du sort qui menaçait le héros, usa-t-il du pouvoir de l'amitié pour lui conseiller l'éloignement: Ney n'écouta rien, et poursuivit sa route jusqu'à Bessonis. Qui pourrait rendre les longues heures d'incertitude et de crainte qui composaient mes tristes jours, depuis le 7 juillet jusqu'au 5 août, jour terrible où elles firent place à la plus affreuse réalité du désespoir?

Le 18 juillet, D. L*** arriva chez moi dans une grande agitation:
«—Écoutez-moi, me dit-il, et surtout soyez calme.