«—Il est arrêté! m'écriai-je.
«—Non, mais je crois qu'il le sera, il faut du sang-froid et de la raison. Écoutez: dites-moi où il est, donnez-moi les moyens de le joindre, de le prévenir, vous le pouvez peut-être, et j'y suis disposé, mais à des conditions.
«—Ah! je consens à toutes, j'y consens, quelles qu'elles puissent être; si je le sauve, je consens à tout: parlez, par pitié, parlez!» Alors il me dit que Ney était parti pour Saint-Alban.
Alors D. L*** entra dans des détails qui, malgré mon agitation, me firent bien vite sentir que déjà il avait endossé les livrées du nouveau pouvoir; il devina ma pensée, et ne se gêna pas pour convenir qu'elle était juste. Il m'énuméra avec la même franchise les moyens de me servir: ce n'était pas le moment de lui dire que je le trouvais bien vil: D. L*** m'exprimait son dévouement avec une chaleur si inconnue! Il me jura de me tenir exactement au courant de tout, et de me procurer les facilités de rejoindre Ney, s'il en voyait la nécessité et l'avantage. D. L*** eut l'habileté de précipiter ma tendresse, dans la crainte d'une arrestation, et me fit naître ainsi tout naturellement l'idée de mettre en sûreté tout ce que j'avais de correspondances et autres papiers encore; j'en fis un paquet et voulus le lui confier, mais il m'obligea à venir chez lui, et là je les enfermai dans ma cassette qui y était restée depuis mon départ pour Charleroi; je conservai la clef, et nous y mîmes une adresse qui indiquait, en cas d'événement, que la cassette m'appartenait et devait m'être livrée sans contestation[4]. Il voulut me faire une reconnaissance, je la refusai. J'ai beaucoup commis de pareilles imprudences dans ma vie, parce qu'il m'a toujours paru qu'envers l'amitié ces défiantes précautions sont des offenses. C'est ainsi que toujours j'ai poussé la confiance jusqu'au ridicule, et après avoir été si souvent trompée, je ne répondrais pas que tant et de si tristes expériences m'aient corrigée.
Je demandai à D. L*** s'il ne savait rien de Regnault.—«Il est perdu», me répondit-il, avec un ton détestable d'indifférence. Je voulus en savoir plus long: il me força au silence, en me disant que si je faisais à ma tête il craignait de se voir compromis par mes démarches près de personnes sur qui le gouvernement avait les yeux ouverts, et qu'il ne se mêlerait plus en rien de me servir pour Ney; c'était me faire oublier tout autre intérêt. Non seulement je me tus, mais je le flattai par tout ce que je savais de plus propre à lui faire illusion sur le mépris que sa dureté et son affreux égoïsme m'inspiraient.
D. L*** venait tous les matins et tous les soirs me dire ce qui se passait, ou du moins ce qu'il voulait me faire connaître. Je ne l'accuse pas ici de m'avoir méchamment trompée; je crois même que l'espèce de prison où il me tenait, était une mesure de prudence pour m'empêcher d'apprendre au dehors le cours que prenait un événement qu'il sentait que je ne pouvais ni empêcher de s'accomplir, ni changer en rien. D. L***, pour de l'or et des places, se vendrait à toutes les dynasties de l'Europe: je l'ai vu républicain, dévoué au Directoire, servir le consulat, l'empire, la restauration, les cent jours, et puis encore la restauration; aujourd'hui hantant les églises, et habitué des processions. D. L*** n'en voulait pas à Ney, pas plus qu'à aucun de nos braves; mais il le voyait, perdu, et lui ne voulait rien perdre; ce n'était donc que dans de bonnes intentions, selon lui, qu'il me cachait la vérité; mais puis-je oublier que si j'eusse été instruite deux jours plus tôt, j'aurais pu joindre Ney, qui n'eût peut-être pas résisté à tout ce que je lui aurais répété des propos de D. L***, qui aurait peut-être été moins fort contre mes prières et ces preuves du danger, qu'il ne le fut contre les pressantes sollicitations de l'amitié d'un compagnon d'armes.
Le 5 d'août seulement, D. L*** me dit enfin que les ordres étaient donnés, et que le maréchal allait être arrêté. D. L*** me promit de me faciliter pour le soir même les moyens de me rendre auprès de Ney, sans délai. À peine fut-il dehors, qu'il me prit une affreuse inquiétude: il ne viendra que pour m'empêcher de partir, me disais-je; et aussitôt, sans m'arrêter aux réflexions, je prends quelque linge dans un foulard, je m'habille à la hâte d'une robe de voyage, je remplis ma bourse d'environ 700 francs qui me restaient. Ayant tout fermé, et écrit deux lignes à D. L***, pour le prier de veiller à tout, je vole rue du Bouloi, et sans passeport, sans aucun papier, je paie ma place, et pars pour rejoindre le maréchal avec l'espoir de le décider à fuir.
Je respirais à peine, car j'avais mis dans mon départ la précipitation irréfléchie de mon malheureux caractère dans toutes les circonstances où mon cœur est vivement agité. Ne supportant pas l'idée des lenteurs d'une diligence, je m'étais jetée dans la malle, ayant eu le bonheur d'y trouver une place; ce n'était qu'à Lyon que je pouvais espérer de sûrs renseignemens sur le maréchal Ney, et sur les moyens de le voir. Je n'avais pas dit cent paroles durant ce fatigant trajet; car, par un hasard extraordinaire, le sort m'avait donné un courrier qui eût été bien éloigné de prendre aucune part à mon affreuse angoisse; c'était un de ces hommes appartenant à un autre fanatisme que le mien, pour qui Napoléon était un usurpateur, et tous nos guerriers des brigands et des révolutionnaires; un de ces hommes qui croient prouver la sainteté de leurs principes par des injures à leurs ennemis. J'étais souffrante et de la présence de cet homme et des préoccupations de mon ame. J'avais feint de sommeiller pour échapper à l'éloquence politique de mon compagnon. Il donna cours à sa verve de persécution avec un autre voyageur, moins silencieux que moi, mais également difficile à convaincre. L'orateur s'en donnait à cœur joie sur le pauvre tyran, que bien certainement il avait, dans sa classe, aussi servilement adoré que les habitués du château des Tuileries, qui, la veille, disaient Sire au Roi, et le 20 mars, V. M. à l'Empereur. Je crois que c'est à Tornus que je vis arrêter un homme, parce qu'il avait tenu des propos séditieux. Nouvelle éloquence de la part du courrier devant qui le nom du maréchal Ney fut prononcé. Il ne savait pas encore qu'il dût être arrêté, car il eût dans ce cas entonné un Te Deum; mais il était sûr qu'il le serait, et bien mieux encore, fusillé. L'autre voyageur hasarda de dire: Je ne crois pas cela. Enfoncée dans mon coin, retenant ma respiration, craignant ma colère, il me semblait voir du sang aux mains du courrier, et la crainte du moindre contact m'eût fait jeter à bas de la voiture. Je ne rapporte ces tristes scènes, trop communes dans les temps de parti, que pour qu'on juge de ce qu'un pareil voyage dut me coûter d'angoisses, de sentimens étouffés, d'affreux pressentimens. Je touchais heureusement à la dernière poste.
Je connaissais dans ce pays la sœur d'un sergent de la garde que le maréchal protégeait particulièrement. Cette excellente femme était dévouée comme son frère au héros qu'on ne pouvait connaître sans l'aimer. Son frère avait quitté le service avec un bras de moins et une croix de plus, comme il disait plaisamment, et vivait dans une petite métairie avec sa sœur. Je fus chez eux: on me guida vers le château où Ney s'était retiré. On se chargea de l'avertir que j'étais dans le voisinage. Pauvre jeune fille! comme elle me pressait les mains en me demandant si je croyais qu'il y eût à craindre pour Monsieur le maréchal! Comme sa sensibilité naïve se montrait bien dans ses regards. «Oh mon Dieu! Madame, mais mon pauvre frère Henri, il n'y survivrait pas. Il parle de réunir des amis et d'enlever son général si on venait pour le prendre.» J'écoutais cela, j'étais tout oreille et espérance. «Oui, Madame, si on osait venir, il y a vingt amis de mon frère Henri qui sont prêts à se dévouer. Nous avons déjà un mot d'ordre, courage, bravoure.
«—Eh bien! lui dis-je, ma bonne Louise, je suis des vôtres, et que le mot d'ordre soit: Sauvons le héros!