«—Ah! oui, sauvons-le, répondit Louise, en pressant ma main entre les siennes.
Il était près de huit heures et demie. Nous étions arrivées derrière le château d'une des parentes de l'épouse du maréchal, chez laquelle Ney s'était réfugié. J'avais eu soin de m'informer si la maréchale y était; car n'ayant jamais manqué en rien au respect que je lui devais, la bienséance eût encore imposé des bornes à la douleur, comme elle avait souvent réprimé les élans de la tendresse. Mais la maréchale était restée à Paris, veillant aux démarches que pouvait rendre nécessaire une précieuse destinée. Ce fut encore un court instant de bonheur que le sort m'avait ménagé de pouvoir, sans offense, prouver à Ney malheureux toute la profondeur d'un amour ranimé par l'idée de son péril. Louise fut l'avertir avec précaution; elle m'avait laissée seule dans un endroit écarté, derrière le château. J'étais vêtue en homme: je ne me cachais donc pas autant, étant sûre d'être moins remarquée, s'il fût venu quelqu'un du château; mais cependant je sentais la nécessité de n'être pas reconnue, et je ne saurais dire les cruelles réflexions dont cette nécessité accabla mon ame. Tous les sentimens qui la remplissaient alors ne pouvaient que m'honorer, car Dieu m'est témoin que depuis long-temps je n'avais plus sur Ney que les droits du souvenir et de l'amitié. Dans cet instant terrible, j'aurais donné ma vie pour sauver la sienne, pour le conserver à son épouse et à ses fils. Oui, pour le sauver j'eusse fait, je crois, le serment de ne le revoir jamais, ma mission une fois accomplie.
Quand une pensée profonde m'agite vivement dans la solitude, il est rare qu'il ne m'échappe pas quelque exclamation. Qui sait, mon Dieu! si lui-même ne me blâmera pas? ah! m'écriai-je, qu'il est affreux d'être descendue à une position où on n'a même plus l'espoir d'être approuvé pour un dévouement qui nous ferait mépriser la mort et les tortures; je pressais mon cœur qui battait à s'échapper de mon sein. De rares mais brûlantes larmes coulaient le long de mes joues. Les momens étaient longs, l'obscurité commençait à s'étendre autour de moi. Cette démarche faite dans un si noble but et avec cette ardente précipitation d'agir que les lecteurs me connaissent, cette démarche commençait à me paraître sujette à une fâcheuse interprétation, et si une voix qui trouvait toujours le chemin de mon cœur, si la voix de Ney ne m'eût rendue à moi-même, à l'idée de son péril, je crois que je me serais enfuie avec terreur de ces lieux où je n'étais venue que pour conserver un ami, et sauver ses jours.
«Ida, me dit-il avec une vive émotion; quoi, pauvre Ida! vous ici;» et il m'entraîna vers un banc. «Je vois bien, ma pauvre amie, que vous craignez pour moi.
«—Oui, et votre sécurité me désole, car vous allez être arrêté. Oh! fuyez, allez en Suisse pendant qu'il en est temps; laissez passer l'orage. Si vous voulez m'admettre au partage glorieux de votre exil, je suis prête; si vous voulez m'employer pour rassurer votre femme, vos fils, vous connaissez mon cœur et mon activité; je puis hasarder ce que son titre de mère et son rang lui défendent. Ney, fuyez, prenez pitié de vous-même, de votre famille et de moi.» Il y avait une aveugle confiance dans sa résolution, et encore plus une preuve de sa loyauté.
«Ma bonne Ida, reprit-il, mais je n'ai rien fait de plus que les autres maréchaux, que l'armée tout entière; j'ai résisté plus long-temps au torrent; Bertrand peut en rendre témoignage: je suis retourné à mes aigles comme mes frères d'armes; mais ne suis-je compris comme eux dans l'article XII de la convention militaire. C'est cette espérance de sécurité qui nous a fait à tous déposer les armes. Tranquillisez-vous donc, bonne Ida, retournez à Paris. Si je crois nécessaire de partir, j'irai en Suisse, et alors je vous ferai connaître à ma femme, peut-être; mais, à présent, promettez-moi de reprendre la poste de Paris; attendez paisiblement mes nouvelles.
«—Paisiblement! lorsque tout y tremble pour vous.
«—C'est sans motif, sans raison; car je suis positivement sûr que je n'ai rien à craindre.
«—Et vous les croyez, ces conseils dangereux; et les prévoyances du cœur, vous y restez sourd! Ney, fasse le ciel que vous n'ayez pas à vous repentir d'une confiance qui prouve beaucoup plus de loyauté que de prudence!»
Nous nous étions levés, et nous marchions vers la porte derrière le château; je pressais son bras contre mon sein; je m'y attachais avec une sorte de douloureuse sécurité. Tout à coup Ney s'arrête, et, avec un ton qui me semblait très ému, il me dit: «Ida, vous rappelez-vous la conversation que nous eûmes à Michelberg, et votre promesse?