J'étais trop bien servie par l'intérêt de celui-ci et par la généreuse bienveillance d'Eugène. J'appris à peu de minutes d'intervalle, des deux, l'arrestation du maréchal à Bessonis. Eugène le savait par une lettre du capitaine Jaumard, officier de gendarmerie, chargé de la douloureuse mission de conduire le maréchal à Paris. Voici le récit d'Eugène:
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«Avant de se mettre en route, le maréchal avait donné sa parole d'honneur à l'officier de ne faire aucune tentative pour s'évader. Cet officier avait autrefois servi sous les ordres du maréchal, et il avait eu la générosité de s'en rapporter à la parole de son ancien général: il n'eut point à se repentir de la confiance qu'il lui témoigna dans le voyage.
«Entre Moulins et Aurillac, le maréchal Ney et ses conducteurs s'arrêtèrent dans un village pour prendre quelques instans de repos. Après le repas, un fonctionnaire public des environs vint prévenir l'officier de gendarmerie qu'à quelque distance de là il trouverait sur la route des gens apostés, qui avaient formé le projet d'enlever le maréchal. Celui-ci était dans la même pièce où cette confidence avait lieu: quelques mots qu'il entendit lui firent facilement deviner le sujet de la conversation; il s'avança, prit la parole, et dit à l'officier: «Capitaine, je me borne à vous rappeler que je vous ai donné ma parole d'honneur de me rendre avec vous à Paris; si, contre votre attente, et contre toute vraisemblance, on voulait essayer de m'enlever, alors je vous demanderais des armes pour m'opposer aux tentatives qu'on prétendrait faire sur ma personne, et pour remplir jusqu'au bout la promesse sacrée que je vous ai faite.»
«Les voyageurs ont continué leur route, et aucune tentative n'a été faite pour enlever le maréchal.
«Arrivé à quatre lieues de Paris, le maréchal Ney a trouvé dans une auberge madame la Maréchale, qui était venue à sa rencontre dans une voiture de place. Ils ont eu ensemble un entretien de deux heures; au bout de ce temps, le maréchal a averti le capitaine de gendarmerie qu'il était prêt à partir; quelques larmes coulaient de ses yeux. «Ne vous étonnez pas, dit-il à l'officier, si je n'ai pu retenir les pleurs que vous voyez couler; ce n'est point pour moi que je pleure, c'est sur le sort de mes enfans; quand il s'agit de mes enfans, je ne suis plus le maître de retenir mes larmes.»
«Le maréchal et sa femme sont montés, dans le fiacre, l'officier de gendarmerie s'y est placé; un domestique de madame la Maréchale accompagnait derrière la voiture.
«C'est ainsi qu'ils sont arrivés à Paris, aujourd'hui, 19 août. Après avoir traversé les rues de la capitale, lorsque la voiture est arrivée au bout de la rue de Sèvres, l'officier de gendarmerie est descendu pour aller chercher une autre voiture, placée d'avance à soixante ou quatre-vingts pas de distance.
«Le maréchal a fait ses adieux à sa femme, et une fois monté dans le second fiacre, il a été conduit à la prison militaire de l'Abbaye.»
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