Mon ame se brisa à cette funeste nouvelle. D. L*** accourut aussi pour m'en faire part, et pour me renouveler toutes les assurances d'un dévouement qui m'allait devenir plus nécessaire. D. L*** devenait en effet ma plus grande ressource pour connaître à la minute ce qu'il m'importait le plus de savoir. Il y avait et il y aura toujours deux hommes dans cet homme-là. Renoncer à ses ambitieuses espérances de fortune (quelle fortune, grand Dieu!) eût été un effort au-dessus de son ame vulgaire; mais rester sans pitié à la vue de mon désespoir lui était également impossible; il cherchait avec un bien louable empressement à me dire tout ce qui pouvait me donner quelque espoir.
C'est à D. L*** que je dus la connaissance du noble et courageux discours d'un prince français contre les adresses au roi pour l'épuration des administrations et le châtiment des délits politiques. L'ame généreuse du jeune guerrier qui cueillit à Jemmapes ses premiers lauriers, cette ame libérale et généreuse pressentit, dans ces rigoureuses mesures, l'orage qu'on allait former sur une tête épargnée dans cent combats; et ce discours, dont je dus la copie à D. L***, est un morceau d'une éloquence trop française, pour que je ne me fasse pas un honneur d'en enrichir mes Mémoires.
Séance du 13 octobre 1815.
DISCOURS DU DUC D'ORLÉANS EN RÉPONSE À L'ADRESSE AU ROI POUR L'ÉPURATION ET LE CHÂTIMENT DES DÉLITS POLITIQUES.
«Ce que je viens d'entendre achève de me confirmer dans l'opinion qu'il convient de proposer à la Chambre un parti plus décisif que les amendemens qui lui ont été soumis jusqu'à présent. Je propose donc la suppression totale du paragraphe. Laissons au roi le soin de prendre constitutionnellement les précautions nécessaires au maintien de l'ordre public, et ne formons pas des demandes dont la malveillance ferait peut-être des armes pour troubler la tranquillité de l'État. Notre qualité de juges éventuels de ceux envers lesquels on recommande plus de justice que de clémence nous impose un silence absolu à leur égard. Toute énonciation antérieure d'opinion me paraît une véritable prévarication dans l'exercice de nos fonctions judiciaires, en nous rendant tout à la fois accusateurs et juges.»
À l'époque où je lus ce discours, mon cœur eut un moment d'espérance; j'y pensais souvent, oh! bien souvent. Plus tard, lorsque l'incompétence des maréchaux fut déclarée, je pleurai avec amertume l'absence du prince dont, sans doute, la voix se serait élevée pour le parti de la clémence, dont ses lumières et son équité leur avaient fait proclamer et invoquer les droits. Il me restera à dire, plus tard, avec quelle magnanimité ce même prince accueillit et répondit aux prières de l'épouse infortunée de l'illustre prisonnier qui osa, avec la confiance des droits d'un légitime amour, lui confier ses douloureuses espérances, dans ses nobles sentimens; époux heureux et père, le prince français eût-il pu rester insensible aux larmes d'une mère, de l'épouse d'un guerrier malheureux[5]!
Dans mon obscurité, sans titre légitime, je ne me crois pas le droit de parler de ma reconnaissance, mais elle est gravée dans mon ame pour un prince généreux, et je mets ma gloire à la publier.
CHAPITRE CLXII.
Ma vie pendant l'instruction du procès du maréchal Ney.—Espérances d'évasion.—Générosité du pauvre.
Dans cette vie de tortures, je n'étais soutenue que par la généreuse compassion d'Eugène. Je dus cependant au hasard deux rencontres qui répandirent un peu de baume sur des blessures toujours saignantes; la première fut celle d'un gendarme qui avait été de service plusieurs fois à la prison du maréchal, et qui, racontant cette circonstance dans un lieu public où j'étais entrée pour me reposer d'une longue course, s'était exprimé avec une touchante vivacité d'intérêt et d'admiration pour le noble prisonnier. Quand il sortit de l'endroit où il venait de frapper mon cœur d'une consolante surprise, je l'abordai avec franchise, et je le félicitai au nom de la gloire française des sentimens généreux qu'un militaire conservait ainsi pour un de ses anciens chefs. Sans lui livrer le secret de tout mon intérêt, je demandai au militaire s'il voudrait se charger de faire tenir quand il serait de service quelques mots à celui que le témoignage d'une tendre compassion consolerait. Je vous jure sur l'honneur du héros, dont le caractère vous est un sûr garant de ma parole, que je ne mêlerai rien de politique à cette communication tout intime. Je donnai à cet excellent homme mon adresse, et il ne manqua point à la parole qu'il venait de me donner d'accorder ce pieux hommage à la mémoire d'un brave avec ses pénibles devoirs.