L'autre rencontre dont je veux parler fut encore un plus grand événement, car c'était presque une espérance de salut pour la victime. Eugène et moi nous avions, un jour que les nouvelles de la procédure étaient mauvaises, cherché à distraire nos tristes et mortelles pensées par une longue promenade, par une de ces courses sans but, où sous des pas indolens les lieues cependant s'accumulent. Sur les huit heures du soir seulement, nous nous aperçûmes que nous avions passé l'heure du repas, et que notre état exigeait quelque nourriture impérieusement. Nous étions arrivés au quai qui longe la place de l'Hôtel-de-Ville; l'endroit était peu favorable à la découverte d'un restaurant; nous aperçûmes cependant un petit établissement qui avait l'air d'y ressembler, et nous y entrâmes. La société était heureusement fort peu nombreuse, et le besoin nous y fit encore accorder plus d'attention qu'aux mets des modestes ouvriers.
À la table qui touchait presque la nôtre, soupait nonchalamment un homme en blouse de voiturier d'une assez bonne mine, d'une figure ouverte et franche, quoiqu'une extrême pâleur fût empreinte sur ses traits. Quelques larmes bientôt arrosèrent son chétif repas. Il les essuyait furtivement, car il est un âge où les hommes, par une singulière pudeur de faiblesse, craignent de laisser découvrir qu'ils sont encore sensibles. Cet effort de mystère, qui ajoutait à la sincérité de ce que cet homme paraissait éprouver, me fit supposer quelque infortune extraordinaire.
Eugène était si bon que je ne craignis point d'être démentie par lui, et me fiant aux droits de mon sexe, je me tournai vers celui qui me semblait malheureux par quelque événement digne d'un de ces secours que j'allais m'empresser à lui offrir. Hélas! il était malheureux, mais du même malheur que nous; c'était un sous-officier d'un régiment qui avait toujours combattu sous les ordres de Ney, à qui une blessure reçue en 1814 au plateau de Craone, le 6 mars, lorsque Ney en chassa les Russes, avait fait quitter le service qu'il aurait, disait-il encore, repris pour aller mourir sous les aigles à Waterloo, si la balle ne l'eût privé de l'usage du bras droit. Mais, me servant de l'épithète qui va si bien au militaire français: «Mais mon brave, lui dis-je, vous avez éprouvé d'autres malheurs que votre blessure, car un militaire ne verse pas de larmes pour un pareil accident.» Alors il nous avoua que c'était l'arrestation et le danger que courait son ancien chef qui le rendaient imbécille de douleur. Mon premier mouvement fut de me jeter sur son cœur, de le serrer contre le mien, mais il y avait des témoins, et je me contins assez pour ne presser que sa main. Eugène l'invita à se mettre à notre table, et notre nouvel ami continua ainsi à voix basse: «Vous le connaissez, vous l'aimez aussi; ah! cela se voit. N'y a-t-il pas de quoi mettre le feu à une ville, de songer qu'il y a pourtant des gens qui se réjouissent de la mort de celui qui a sauvé tant de milliers de Français?» Je l'excitais à parler, car chaque parole était un éloge pour Ney. La confiance s'établit bientôt davantage et l'on parla à cœur ouvert. Notre sergent nous déclara qu'ils étaient plus de trente, tous résolus, si le maréchal était condamné, de former un complot pour l'enlever. «Nous sommes trente, mais il ne faudra que frapper du pied pour faire sortir plus d'un millier d'hommes. Ney est adoré du soldat et admiré et respecté des bourgeois; mais on ne le condamnera pas.» Léopold, avec beaucoup d'adresse, sut pénétrer tous les desseins du militaire, et découvrir à quel point on pourrait s'engager et compter sur un dévouement si franchement exprimé. Mon cœur me fit voir tout ce que j'osais espérer, en cas d'un jugement fatal. On se quitta après de bien cordiales effusions. Eugène dit au brave de venir le trouver le lendemain, qu'il lui donnerait asile à son domicile, pour éviter les allées et venues qui pourraient exciter des soupçons.
J'appris par une autre voie encore, qu'on avait un plan arrêté d'évasion, dans le cas où Ney serait condamné, et, je l'avoue sans craindre d'exprimer toute ma pensée, j'applaudissais non seulement à ce dévouement intrépide pour sauver une tête si chère, mais je fis tous mes efforts pour encourager et soutenir ces généreuses résolutions.
Eugène était lié avec le bon, le sensible Gamot, beau-frère de Ney; il me le fit connaître, et cet excellent homme voulut bien pardonner ce qu'il y avait eu d'égaremens et de faiblesses dans ma liaison avec Ney, en faveur de l'intérêt courageux et passionné qu'il me vit pour celui dont la mort cruelle a abrégé ses propres jours. Gamot espérait peu, il redoutait même la franchise un peu rude du maréchal, et sa juste fierté dans les réponses de l'instruction. J'étais convenue d'un lieu sûr pour rencontrer le gendarme dont j'ai parlé plus haut. J'y courus à la première nouvelle que le procès allait commencer. On vivait dix ans dans de pareilles journées. L'ame soutenait les forces du corps, sans cela le mien n'eût pu, malgré ma force physique, résister à toutes mes courses, tantôt en voiture, plus souvent à pied, d'un lieu à un autre, rentrant chez moi pour changer de vêtemens, en mettant souvent, pour dérouter D. L***, que je supposais m'épier, de différentes classes et allant dans toutes sortes de lieux où je n'aurais certes jamais mis les pieds sans le sentiment tout-puissant qui, dans ces jours d'effroi et d'incertitude, me rendait tout indifférent, hors le nom de la victime menacée. Je sentais naître dans mon cœur bouleversé d'affreux desseins dont la seule pensée me fait frémir aujourd'hui où tant d'années de deuil ont posé sur mon désespoir cette terrible empreinte du temps, qui efface tout, bonheur, joie, désespoir et haine. Mais dans un tel oubli je ne puis comprendre d'indignes trahisons dont j'épargne à mes lecteurs la triste énumération.
Toutefois il m'est doux de rendre justice aux traits honorables d'un dévouement qui fut sans récompense, et qui n'était pas sans dangers. Je trouvai le gendarme fidèle au rendez-vous; il se chargea d'un billet ouvert qui parvint encore à Ney; ce fut le dernier. J'employai tous les moyens pour obtenir de voir le maréchal: ce fut impossible. Le messager de ma douleur me parut convaincu que le maréchal serait condamné; mais il ajoutait: «Qu'importe la condamnation! elle ne sera pas exécutée, car on tentera de l'enlever très certainement, et l'escorte laissera faire, soyez-en sûre.
«—Oui, si elle était composée de soldats ayant vu sa bravoure et apprécié sa loyauté.» Quel or eût pu payer de pareilles assurances en pareille position? Aussi je prodiguais à pleines mains ce qui m'en restait; et je dois à la vérité de dire qu'il me fallut user de ruse et presque de force pour le faire accepter de ce brave homme, qui, dans cet entretien, me dit aussi que madame la maréchale était l'ame d'une foule de généreuses démarches formées pour son malheureux époux. J'ai dit que j'avais deux logemens et une chambre où j'allais me travestir pour mes courses; l'un était situé dans le faubourg Poissonnière. Sans absolument faire liaison, j'avais contracté avec une ouvrière en dentelle, dont le mari peignait sur porcelaine, cette bienveillance du bonsoir et du bonjour, inévitables questions du voisinage. La femme avait une trentaine d'années et le mari un peu plus; ils avaient trois enfans. Je ne puis passer devant des enfans sans éprouver le désir de les embrasser. Mes attentions bienveillantes m'avaient d'abord valu la joyeuse familiarité des marmots et toute la politesse amicale du père et de la mère, des saluts, des révérences et des questions. La femme avait eu un frère tué à Waterloo, et son mari, garde nationale, avait commencé sa carrière militaire assez noblement sur les hauteurs de Montmartre. On ne m'approche pas long-temps sans connaître mon humeur guerrière, et cette tournure d'esprit avait encore accru la bonne prévention de mes hôtes.
Un soir que je venais pour brûler quelques lettres, j'appelai: personne ne répondit. À tout hasard je frappe un coup très fort. «On y va», répond alors une voix entrecoupée de sanglots. Au même instant la porte s'ouvre et me montre la pauvre voisine tout en larmes. Un malheur venait de frapper son mari: il s'était trouvé avec quelques amis dans un café; on y avait parlé de l'affaire du maréchal Ney, la grande affaire du jour; on n'avait dit que ce qu'on pensait, mais peut-être comme on n'aurait pas dû le dire; il y avait là des gens qui écoutaient, et avec de bonnes instructions sans doute; on vint sur la place même arrêter le groupe dont son mari faisait partie, et avec les autres il a été conduit à la préfecture de police. Je rassurai de mon mieux la petite famille, en disant ce que je pensais, et ce qui arriva, que, le lendemain, le mari serait libre. Je restai près de deux heures pour consoler cette pauvre mère; la sienne arriva: c'était une femme fort âgée. Je promis à ces bonnes gens de suivre l'affaire, et dès le lendemain je fus assez heureuse, grâces aux démarches d'Eugène, pour que lui-même allât reconduire un fils, un époux, un père chéri, au foyer d'une famille désolée. Je vins le soir, avec Eugène et ce militaire dont j'ai parlé, qui ne le quittait plus, chez ces bonnes gens; le mari renouvela à Eugène les remerciemens qu'il lui avait faits déjà, et nous conta en peu de mots le sujet de la dispute. Parmi les personnes avec lesquelles il s'était trouvé, il y avait trois ou quatre militaires qui s'étaient battus à Waterloo sous le général Gérard. Dans le même café étaient en même temps des individus s'appelant volontaires royaux; ceux-ci, ajoutait le naïf narrateur, se mêlèrent de la conversation, et après beaucoup d'autres disputes, ils voulurent parler de Waterloo; là-dessus trois des nôtres prirent feu.
Le pour et le contre des opinions de part et d'autre échangées, avaient poussé la discussion jusqu'aux injures personnelles, et, comme derniers argumens, les coups de poing étaient arrivés, puis l'intervention des gendarmes et le séjour à la préfecture de police.
Nous conseillâmes à notre garde national d'éviter ces réunions; il nous dit n'y avoir été que dans l'espoir d'apprendre quelque chose de relatif au maréchal Ney, et il était bien désolé de l'imprudence de ses amis, qui, n'étant pas de Paris, allaient sans doute être renvoyés dans leurs départemens. Circonstance d'autant plus fâcheuse, ajoutait notre homme, que ses six camarades valaient un bataillon en cas d'événement. Il n'y avait pas à se tromper sur de pareilles révélations, et nous apprîmes qu'une tentative d'évasion bien combinée restait toujours possible pour celui que tous nous eussions voulu sauver au prix de notre sang: au besoin, l'or n'eût point manqué, mais il n'était qu'un accessoire, et nullement un stimulant nécessaire d'une telle entreprise; car les cœurs volaient au devant de ce sacrifice d'une pitié généreuse. Comme preuve de ces dévouemens désintéressés, il suffit de citer mes voisins du faubourg Poissonnière. Ils étaient plus près de la pauvreté que de l'aisance; eh bien, lorsqu'ils surent que je passais mes jours dans des démarches infructueuses, hélas! mais dont Ney était l'objet, non seulement le mari m'offrit son temps, son zèle, mais sa femme, sa mère et lui, me supplièrent de disposer, si cela pouvait servir, de 1600 francs, fruit de leurs longues épargnes, espoir de leur petite ambition; ils me portèrent leur trésor; ils me dirent, pour me le faire accepter, de ces choses que l'ame seule inspire, et auxquelles la recherche du langage ne fait qu'ôter leur énergique et inestimable prix: «Prenez, Madame, prenez, il faut beaucoup d'argent; ne craignez pas de ne pouvoir rendre: allez, nos enfans ne manqueront pas pour cela; et devraient-ils porter la hotte du chiffonnier, ce sera un beau patrimoine à leur laisser, que de leur dire: Nous avons employé votre légitime à une belle action, nous sommes pour quelque chose dans des efforts qui ont sauvé la vie du guerrier qui la prodigua toujours pour la France.» À pareils élans de générosité, je ne pouvais répondre que par des larmes. Pour excuser et faire accepter mon refus, il me fallut montrer les sommes que j'avais encore en portefeuille, promettre que si l'argent me manquait, je reviendrais frapper à leur petite bourse. «La somme reste là, me dirent-ils, elle attendra vos ordres.» Cette scène se passait dans une petite chambre d'ouvriers; les héros de ces offres généreuses, inspirés par une noble pitié pour un guerrier malheureux, vivaient péniblement du fruit de leurs labeurs: c'était un sacrifice pour un proscrit, un sacrifice sans espoir d'autre récompense que le bonheur même de la bonne action.