La fameuse Ordonnance du 24 juillet 1815 portait que les généraux et officiers qui avaient contribué au renversement du gouvernement royal, seraient traduits devant des conseils de guerre compétens dans leurs divisions militaires respectives. En vertu de cette Ordonnance, le maréchal Ney, qui y était désigné, devait être traduit devant un conseil de guerre à Paris. Les formes de la justice militaire ont quelque chose de si expéditif, la promptitude de l'exécution des jugemens laisse si peu de repos aux préventions pour s'éclaircir, aux preuves pour s'accumuler, qu'il est bien naturel, malgré la loyauté des personnes, de se défier des périls inséparables de ces sortes de juridiction. Aussi, dès les premiers pas de l'instruction, les conseils de Ney furent d'avis d'élever, avant tout, une question d'incompétence, le maréchal faisant, à l'époque des événemens qui donnaient lieu aux poursuites, partie de la Chambre des Pairs; inviolable par cette qualité, il ne pouvait être jugé que par les siens. On avait même été d'avis que le maréchal ne fît aucune défense devant le tribunal primitivement désigné.

Dès que je connus la composition du conseil de guerre dont les membres venaient d'être choisis, par une de ces divinations du cœur, je n'entrevis pas les avantages de l'incompétence qu'il s'agissait de décliner. Quand l'histoire verra que c'était la valeur, la loyauté, l'identité presque parfaite de la situation et de la conduite, qui allaient prononcer sur le sort de l'amitié, elle inscrira comme une fatalité de plus dans une destinée fatale le choix et la préférence accordée à une cour qui ne pouvait être plus imposante par les titres, ni plus indulgente par les souvenirs. En effet, quels allaient être les juges de Ney? ses frères d'armes, les maréchaux Jourdan, président, Masséna, Augereau, Mortier, les lieutenans généraux Gazan, Claparède et Villatte.

J'écrivis à Ney quelques mots que j'essayai de lui faire parvenir par le gendarme dont j'ai parlé, pour lui communiquer, avec toute l'inspiration de la tendresse, mes craintes et mes pressentimens. Hélas! cette fois mon messager me rapporta ma lettre, que ses fonctions n'avaient pu lui permettre d'utiliser.

Je le regrettai d'autant plus, que je me persuadais que l'inspiration d'une cour qu'il savait dévouée modifierait peut-être sa résolution, et l'engagerait à accepter des juges dont le cœur lui était acquis. Je ne sais point ce qui s'est passé dans l'ame de Ney sur ce sujet délicat, mais j'eus quelques soupçons qu'il répugnait à donner à des frères d'armes la triste mission et peut-être le pénible embarras de se prononcer sur des événemens qui étaient pour la plupart leur propre cause.

Sans chercher à sonder davantage la pensée de l'illustre accusé et de ses habiles défenseurs, MM. Berryer père et Dupin, je me contenterai de dire que la séance de ce conseil de guerre où le maréchal Ney parut devant les maréchaux, le 9 novembre, fut grande et imposante. Le vainqueur de la Moskowa en face des vainqueurs de Jemmapes, de Zuric, de Castiglione, sentit admirablement le respect dû à ces grands noms, dernier et singulier rendez-vous de la gloire française prononçant sur elle-même, et, après trente ans de bataille, venant s'asseoir sur une sellette de tribunal. Il y avait là pour Ney, comme pour tous ces illustres complices des mêmes triomphes, une dernière épreuve à laquelle tous devaient au fond désirer d'échapper. En allant au devant de l'incompétence, Ney ne fit peut-être qu'interpréter les intimes pensées de ceux qui l'eussent d'eux-mêmes invoquée. Le succès de ce premier jugement ne paraissait douteux à personne: l'accusé demandait ce qu'à sa place eussent demandé les guerriers magistrats.

La première séance dura près de sept heures; elle fut absorbée par la lecture des pièces, des témoignages, et de tous les autres papiers de la procédure.

Le lendemain, la lecture de l'instruction continua. Quand elle fut achevée, le maréchal Ney fut introduit dans la salle d'audience. Je n'étais point présente. D. L*** avait eu soin de me rendre toute sortie impossible; mais il me rendit un compte si animé, si exact de cette scène à laquelle il assistait comme témoin volontaire pour moi, et comme témoin obligé pour son office, que je ne crains point de me tromper en en reproduisant quelques traits. D. L*** me répéta lui-même, les larmes aux yeux, qu'il avait pleuré à l'aspect du maréchal, entrant en quelque sorte dans sa famille des camps, la démarche ferme, l'attitude calme, le regard fier et bienveillant. «Il était, ajoutait D. L***, revêtu d'un simple uniforme: sans broderie, portant les épaulettes de son grade, et la grande décoration de la Légion-d'Honneur. Aussitôt que le maréchal a eu pris place sur le siége qui lui était destiné, le maréchal Jourdan, président du conseil, lui a adressé ces paroles: «Quels sont vos noms, prénoms, âge, lieu de naissance, domicile et qualités.»

«—Par déférence pour MM. les maréchaux, j'ai consenti à répondre aux questions de M. le rapporteur. Je dois maintenant me borner à déclarer que je décline la compétence du conseil.»

«Le président a repris: «Le conseil donne acte à l'accusé de sa déclaration. Maintenant, M. le maréchal, vous devez répondre à la question que je vous ai faite, afin que votre identité soit constatée. Votre défenseur aura la parole ensuite pour développer vos moyens d'incompétence.»

«Le maréchal a déduit alors ses qualités, et cette touchante simplicité à produit un mouvement inexprimable d'intérêt. Après ce court interrogatoire, M. Berryer, dans un long et éloquent plaidoyer, a développé les moyens d'incompétence, par tous les argumens que l'histoire, les lois anciennes et nouvelles pouvaient offrir. Le général Grundler, rapporteur, a résumé la discussion avec une noble et délicate impartialité.