«Je ne vais pas chez vous, bonne sœur de mon frère d'armes, chère Noémi; mon malheur s'accroîtrait encore si quelqu'un pouvait être inquiété et compromis à cause de moi. Je suis voué à la vie des proscrits. Si je succombe, unissez mon souvenir à celui de Jules, de votre frère, de mon premier ami. Adieu, chère Noémi; tâchez, si je meurs, de vous rapprocher de ma femme, de mes enfans; vous parlerez de notre enfance, de ces doux souvenirs qui ne sont pas trompeurs comme ceux de la gloire. Noémi, Joachim ne fixe plus les étoiles, la sienne est couverte d'un crêpe funèbre; mais non, n'ai-je pas sur mon cœur celle du brave, la mort donne à celle-là son éclat immortel.

«MURAT, roi proscrit.»

«N'est-ce pas quelque chose de grand et de beau que cette infortune qui donnait encore, et qui bientôt n'aura pas un abri pour reposer sa tête, cette tête si belle, couverte de tant de lauriers. Enfin il a pu s'embarquer, pour jouer encore une fois à cette loterie de la guerre, comme il l'a dit, et j'attends dans d'inexprimables tourmens le succès d'une entreprise qui me paraît de la plus téméraire imprudence. Je me prépare à venir à Paris. Tout ce qu'on apprend ici, ma chère amie, ne me révèle que trop les peines que vous partagez avec moi pour d'illustres infortunés. Mon projet est de réaliser le peu que je possède, de quitter la France pour jamais. Je place sur mon cœur le dernier don du roi proscrit, les dernières lignes de l'ami d'enfance. S'il échappe aux dangers de ses aventureuses tentatives, s'il y échoue sans périr, nous nous rejoindrons sur les heureuses terres de la libre Amérique. Je compte vous voir, mon amie, au premier jour du mois prochain. Ney, j'espère, ne restera pas en France, et Joachim, si son bouillant courage ne l'emporte trop, et qu'il rêve seulement le bonheur, il pourra encore le trouver auprès de l'amie de son enfance, de la sœur de son premier ami et votre toute dévouée.

«NOÉMI.»

J'avais moi-même le cœur trop oppressé pour répondre à la pauvre Noémi. Sa lettre avait singulièrement accru mes terreurs. Murat était presque le synonyme de Ney pour la bravoure, pour l'enthousiasme de la gloire, pour la générosité de tous les sentimens. Hélas! combien, deux jours après la réception de la lettre de Noémi, ces mortelles superstitions vinrent encore rembrunir davantage mon imagination déjà si chargée de nuages, au récit des malheurs accomplis et de la ruine consommée de Murat. Toutes les tendres et involontaires appréhensions de ma pauvre amie sur ce roi, ami de son enfance, avaient même été cruellement dépassées par une horrible réalité. Quel prélude à mes craintes qu'un pareil accomplissement! Et encore la catastrophe de la mort de Joachim ne vint pas comme un fantôme isolé effrayer mes songes. Je ne l'appris pas dans sa nudité; elle se déroula sous mes yeux avec cette abondance de tristes détails qui ajoutent encore mille terribles épisodes à un drame terrible. Un pauvre domestique d'Eugène lui avait, quelques jours après le 20 mars, demandé la permission d'aller fermer les yeux à sa vieille mère, mourant à Marseille. Il achevait de remplir ce pieux devoir avec son frère, marinier du port, au moment où Murat vint errer dans ces contrées. La fortune des princes malheureux tente peu d'ambitions, mais elle suscite quelquefois de nobles et extraordinaires dévouemens. Tel fut celui de ces pauvres jeunes gens qui, séduits par le malheur d'un roi proscrit, s'étaient élancés, par piété pour une grande misère, dans la chaloupe qui l'avait emporté des côtes de la Provence pour le déposer en Corse et de là le jeter sur les rivages de la Calabre. L'un des frères avait péri dans la traversée, et l'autre, celui qui avait été au service d'Eugène, fidèle à un vœu de son frère, suivit le héros qu'ensemble ils avaient choisi.

Après la fatale exécution qui avait tranché une des vies les plus brillantes par la mort la plus déplorable, Hilarion avait été pris les armes à la main; échappé par miracle, il avait trouvé moyen de gagner à la nage une felouque anglaise, et, par une pitié bien rare, accueilli par elle, il fut déposé sur les côtes de la Provence. Arrivé sans ressource à Marseille, quelques pauvres ouvriers du port, amis de son frère, avaient fait entre eux une petite collecte, pour fournir à un ancien compagnon les moyens de revenir à Paris, reprendre sa place auprès de son ancien maître, dont il connaissait assez la générosité pour espérer qu'il lui pardonnerait une négligence excusée par les dangers de plus d'une bonne action. Il ne s'était pas trompé. Eugène avait accueilli son pauvre Hilarion avec cette estime qu'inspire la domesticité, quand elle s'élève au-dessus d'elle-même par de nobles sentimens.

Eugène, pressé de m'apporter quelques nouvelles du jour, car tout est nouvelle pour les cœurs qui ont un grand et douloureux intérêt dans la vie, Eugène, n'ayant eu que le temps de reconnaître son fidèle serviteur, l'avait amené avec lui chez moi, et c'est en ma présence qu'il acheva le récit de tout ce qu'il avait souffert et de tout ce qu'il avait oublié à l'aspect du pauvre Joachim, comme il l'appelait.

«Oh! monsieur, oh! madame, ce n'est rien que tout ce qu'on lit dans l'histoire des revenans, en comparaison de ce que j'ai vu de mes yeux. Je défie qu'on me montre un roman où le héros fasse tout ce que j'ai vu faire à Murat. Ce qui m'a entraîné vers lui, c'est d'abord mon frère, qui avait servi dans sa marine. Avant de prendre le parti de s'embarquer, et d'aller tenter la fortune sur mer, figurez-vous un homme qui voulait la tenter sur terre, et qui avait demandé au maréchal Brune seulement une compagnie de chasseurs, et qui, s'il l'eût obtenue, fût venu fièrement du sein de la Provence soulevée jusqu'à Paris, et qui avait conçu le projet gigantesque de traverser la France entière, pour venir, le sabre à la main, faire signer à un Autrichien, nommé Metternich, avec lequel il avait des affaires, un passeport bien en règle pour aller rejoindre sa femme et ses enfans.

«—Mais comment, mon cher Hilarion, dit Eugène en l'interrompant, une fois Murat échappé des dangers de Marseille, et abrité en Corse chez un ami, a-t-il conçu le fol espoir de reconquérir son royaume?

«—Ah dame! c'est ce que je ne vous expliquerai pas. Il y a bien des choses là-dessous. Tous nos Messieurs disaient que cela n'avait pas le sens commun; mais j'ai entendu le roi répondre: «Il n'y a pas de sens commun à être brave, et cependant qui n'est fier d'être brave!» Mon beau-frère, ajoutait le roi qui devenait encore plus beau en disant cela, mon beau-frère n'a guère été plus raisonnable que je ne veux l'être, en me représentant, comme lui, à mes sujets qui me redemandent; eh bien! ce qui n'était pas raisonnable a été sublime une fois, il en sera de même une seconde. La seule chose que j'aie observée, c'est que, la veille du départ, le roi passa quatre grandes heures d'horloge avec un officier anglais qui venait tous les jours de la côte, et qui avait l'air diablement renard, quoiqu'il laissât toujours deux napoléons pour boire à nous autres.