Signé MM. les maréchaux JOURDAN, président; MASSÉNA, prince d'Esling; AUGEREAU, duc de Castiglione; MORTIER, duc de Trévise; et par MM. les lieutenans généraux des armées du roi, CAZAN, VILLATTE et CLAPARÈDE.
J'oubliais une circonstance de ce premier procès du maréchal, qui, s'il eût été le dernier, ferait peut-être aujourd'hui une des plus belles pages des annales de la monarchie; j'oubliais, dis-je, une circonstance qui fit grande sensation dans le public, ce fut le refus du maréchal Moncey de présider, en sa qualité de doyen des maréchaux, le conseil de guerre. Les uns blâmaient, les autres exaltaient cette conduite. Le Fabius en cheveux blancs fut mis aux arrêts par ordre du ministre de la guerre, en punition de cette infraction aux réglemens militaires. Mais, si après le jugement il restait des éloges pour le refus touchant du vétéran de nos vétérans, il n'y eut aussi que des applaudissemens pour les maréchaux qui avaient accepté et accompli la mission également honorable de juger, avec une impartialité et une franchise d'opinion si dignes de leur caractère, celui auquel pas un de ces grands capitaines ne refusait la qualification de brave des braves.
CHAPITRE CLXIV.
Sinistres présages.—Lettre de Noémi.—Le domestique d'Eugène.—Détails sur la mort de Murat.
Elle fut courte la trêve donnée aux inquiétudes de mon cœur, par l'issue favorable du jugement des maréchaux. Vingt-quatre heures étaient à peine écoulées, que D. L*** vint me dire que mes angoisses n'avaient été que suspendues, et que Ney, suivant son vœu, allait être jugé par la Chambre des Pairs. Les ministres devaient aller, dès le lendemain, porter à cette assemblée l'ordonnance réglementaire des formes à observer dans sa formation en cour de justice; car c'était pour la première fois que cette attribution criminelle, prévue et indiquée par la Charte, se trouvait mise en vigueur.
Avant d'entrer dans cette série d'émotions, qui allaient pour moi sortir des incidens de chaque journée, il est encore un douloureux souvenir qui demande place dans ce volume, comme si la perte des illusions de toute ma vie n'eût pu se consommer qu'au bruit de la foudre frappant toutes les têtes qui m'avaient été chères.
Pendant le commencement de la procédure de la Chambre des Pairs, je reçus une lettre de Noémi, qui devint pour moi l'objet d'un nouveau et terrible pressentiment. Elle m'annonçait l'errante destinée de Murat. Je laisse parler Noémi.
«Les heures d'angoisses que je viens de passer, ne sont, je le crois bien, ma chère amie, qu'un avant-coureur d'un plus grand désespoir encore. Depuis ma dernière lettre, j'avais rejoint Joachim à la campagne de l'amiral Allemand. Murat en est parti pour se rendre à Lyon. Il voulait forcer l'Empereur à accepter son épée, et à lui permettre de se battre en soldat, sinon en roi. Les événemens du 18 juin, qui venaient d'abattre cette dernière espérance de mourir sur un champ de bataille, l'ont fait revenir précipitamment dans ces contrées. Durant cet intervalle, j'étais partie pour le rejoindre, et le prévenir contre des intrigues préparées pour abuser encore son orgueil du fol espoir de reconquérir un trône perdu maintenant sans retour. Revenue également sur mes pas, je ne l'ai plus trouvé à Aubagne. Je tremblais pour sa vie, sachant qu'une bande d'assassins, partie de Marseille, devait l'enlever ou le tuer. Le maréchal Brune venait, contraint par les événemens, de faire arborer le drapeau blanc. Pendant ce temps, Joachim arrivait à la maison que j'ai près d'Antibes. Tout était combiné pour le sauver. Rosetti, Bonafoux et Gueliani étaient à Toulon. Il était convenu que Joachim se rendrait par des chemins de traverse à Roane, tandis qu'on faisait courir le bruit qu'il se rendait dans l'intérieur de la France. Tout était prêt quand il apprit qu'un bâtiment allait mettre à la voile pour le Havre. Le duc della Rocca crut sans doute donner un utile conseil à Murat, en lui persuadant que la mer avec ses naufrages serait encore plus sûre à traverser, que la Provence avec ses passions; mon cœur, sur ce point, eut bien de la peine à empêcher mon désespoir de devenir injuste.
«Malgré mes avis, malgré mes prières, Joachim a voulu prendre un parti différent de celui que ma prudence préférait, et cette résolution l'a perdu. Ne pouvant s'embarquer à Toulon, il devait, sur le rivage, rejoindre une chaloupe qui le conduirait à bord. Je l'attendais à ma campagne. Une vieille paysanne vint m'apporter une boîte, et me donner les détails suivans: Joachim était venu, mais la chaloupe avait été à trois fois repoussée. Le bâtiment s'éloignant trop, Joachim, toujours généreux, craignait de compromettre les marins qui devaient le conduire; il leur donna tout l'or qui lui restait, ne gardant qu'une seule pièce. Après avoir renoncé à cet espoir d'embarquement, Joachim gagna les hauteurs; c'était encore son esprit aventureux qui le guidait, et sa délicatesse naturelle, car il eût pu directement venir chez moi; il y eût été en sûreté, et m'eût épargné bien des larmes et de cruelles incertitudes.
«Après avoir passé la nuit, battu par une pluie d'orage, Murat arriva, exténué de fatigues, à la cabane d'une pauvre femme; et celui qui avait remué les trésors d'un royaume, errant, mourant de faim, donna sa dernière pièce d'or pour la récompense d'un chétif service. Il m'écrivit alors ces deux lignes, auxquelles il joignit la bague qu'il portait depuis long-temps, et sur laquelle se trouvaient enlacés son chiffre, le mien et celui de Jules: