Il y avait tant de bonne foi, j'oserais presque dire tant d'innocence dans le projet dont on m'avait parlé, que je m'étonnais que tout le monde n'en partageât point les périls. Je m'étonnai cependant encore plus d'un billet que je reçus par la poste, le 24 novembre. Il ne contenait que ces mots énigmatiques: «Il s'agit du plus haut intérêt: trouvez-vous chez moi à midi.» Quoiqu'il n'y eût ni signature ni adresse indiquée, je compris très bien; et arrivée au domicile d'Eugène, je l'y rencontrai avec Def… et deux autres personnes parmi lesquelles était M. Gamot. Cet excellent homme, avec un accent de douleur qui égalait la mienne, me dit: «Vous êtes courageuse et intelligente: chargez-vous d'une démarche qu'aucun de nous ne peut hasarder. L'un des officiers supérieurs des cent-suisses se fait remarquer par son zèle et la franchise de son indignation contre mon malheureux beau-frère; il faut le voir, l'interroger d'une manière habile et indirecte sur la possibilité d'une demande en grâce. Abondez dans son sens, laissez un libre cours à ses colères politiques.
«—Mais où trouverai-je ce M. d'A***? je ne connais personne au château.
«—Allez demain à la salle des Maréchaux, vers l'heure de la messe. Que votre toilette soit assez remarquable pour exciter tout d'abord son attention. Sa vieille galanterie provoquera d'elle-même la conversation.»
Fière de cette mission, j'éprouvai une approbation de ma conscience, et je sentis qu'il peut être quelquefois honorable de tromper. Je pris mes précautions d'élégance et de langage monarchiques. Je m'installai dans la salle des Maréchaux. Par un premier succès, le vieux d'A*** était de service; il accompagna le roi dans le passage des appartemens à la chapelle. Mon enthousiasme, quoique factice, parut faire une agréable sensation; ce sont ceux-là qui réussissent le mieux. Je n'étais plus alors de la première jeunesse ni d'une beauté infaillible; mais aux Tuileries cela fit merveille, et de vingt femmes qui se trouvaient là, je fus la seule qui, au retour de la messe, et lorsque S. M. rentra dans ses appartemens, obtint les regards et les paroles du fidèle d'A***. La conversation engagée une fois d'une manière assez vive, nous descendîmes ensemble le grand escalier. La parade commençait, et l'aspect des troupes nous amena facilement au triste et cher intérêt qui avait inspiré ma démarche. Le vénérable chevalier s'exprimait sur le compte du maréchal avec une verve d'indignation qu'il me fallut supporter; il ne mesurait pas ses termes, et les épithètes ne manquaient pas à son opinion, d'ailleurs sincère et respectable. J'eus bien de la peine à retenir mes répliques, qui eussent été également vives comme mes propres sentimens, et je m'estimai heureuse de ne me point trouver là sous mon costume militaire de la bataille d'Eylau, car notre conversation eût bien pu finir par un duel. Les choses se passèrent mieux, grâces à ma toilette, et je n'en remerciai que mon habit. Je revis plusieurs fois M. d'A***, mais je ne retirai d'autre fruit de mes tentatives, que la stérile conviction que le bon-homme ne savait ni ne pouvait rien. La cour a son peuple comme la ville. Assister à la parade, montrer son habit brodé aux factionnaires pour se faire porter les armes, causer avec les gobe-mouches dorés, cohue tout comme les autres multitudes, ce n'est point là une position politique et une source de secrets d'État. J'en fis la complète expérience avec M. d'A***.
Au moment où je rendais compte à Eugène de ma troisième et infructueuse démarche aux Tuileries, arriva le brave Def***, hors de lui. «Je suis sûr de mon monde; nous avons des intrépides pour enlever le maréchal, et des complaisans qui nous laisseront agir. Ney sera sauvé, quand même…» J'avoue qu'en finissant par croire à un complot, mon cœur se troublait. Je connaissais assez le noble cœur pour lequel je tremblais, pour m'effrayer d'un moyen mêlé d'intrigues qui ne furent jamais dans son caractère. Il fallait que dans cette pénible crise de ma vie tout fût effroi, même l'espérance.
Outre ces amis si bons, si dévoués, dont on vient de voir le dévouement prêt à tout, je m'étais mise en rapport avec tous les amis, tous les anciens compagnons du héros, toujours en me cachant de D. L***, dont l'inquisition redoublait de rigueur depuis que la marche du procès se précipitait davantage. Mais plusieurs fois la chaleur de mon intérêt ne trouva pas des échos bien fidèles; partout il est vrai on gémissait, mais à voix basse, mais avec précaution. Dans le cours des dangers qui commandaient chaque jour plus de prudence, le meilleur accueil qui me reste à mentionner fut celui que je reçus du maréchal Davoust. D'une grande rigidité de principes, d'une sécheresse et d'une brusquerie toute militaire, le prince d'Eckmülh éprouva en me voyant une émotion bien sincère, car elle l'entraîna à une affabilité inaccoutumée. Ce rival de gloire d'un illustre guerrier compatit à mon désespoir, dont je ne lui laissai pas pénétrer toutes les nuances. Mais que son intérêt était vif pour son vieux compagnon d'armes! mais que sa bonté sympathisait bien avec les vœux de mon cœur! Le ton du maréchal, alors déjà souffrant, portait l'empreinte de cette secrète mélancolie, qui de nos propres peines se porte avec une bienveillance douloureuse sur celles des autres. Son esprit plein de sens, sans passions, déduisait avec une triste vérité toutes les difficultés des circonstances. Étranger aux partis et à leurs tentatives, il me rassurait cependant davantage, il m'inspirait plus de confiance pour le salut de son glorieux rival, par le calme de sa raison et la vraisemblance de ses argumens pacifiques, que mes bouillans amis avec leurs aventureux projets. Dans une de ces entrevues avec le vertueux prince d'Eckmülh, je m'emportai dans l'expression de mes terreurs, rendues plus violentes par l'approche d'une catastrophe trop prévue, jusqu'à m'écrier: Wellington sera pour beaucoup dans le sort du maréchal; si Ney succombe, eh bien, je m'en vengerai sur une vie ennemie, je l'irai chercher jusqu'à Londres s'il le faut. Davoust me serra la main, en me disant: «Vous êtes une brave femme et une femme brave.»
J'essayai aussi d'avoir quelques relations avec l'aide de camp du maréchal Ney, qui, par son dévouement et sa position, me paraissait en mesure de satisfaire cette curiosité affamée de nouvelles et de confidences que l'état de mon cœur justifiait assez. Mais une prudence, légitime sans doute, car elle ne pouvait prendre sa source que dans un zèle long-temps éprouvé, lui fit éviter tout contact avec une personne que tant d'honorables confiances entouraient. Le soin d'un repos qu'il croyait nécessaire à son chef, mais que le caractère des événemens recommandait suffisamment à mon cœur religieux, engagea sans doute l'aide de camp à cette réserve. J'en souffris, mais je la trouvais trop respectable pour m'en plaindre.
Pendant ce temps, le procès marchait toujours. Il arrivait, hélas! à sa dernière péripétie; l'audition des témoins était épuisée; les plaidoieries des avocats s'étaient multipliées sous toutes les faces. La discussion allait s'engager dans le sein de la Chambre elle-même, sur toutes les questions de peines, et sur la manière de compter les voix. La surveillance de D. L*** redoubla; aidée par toutes les fatigues corporelles qui accompagnaient mon supplice, elle eut plus de facilité à me soustraire cette foule de détails précurseurs qui annonçaient le fatal dénouement. Toute communication me devint presque impossible avec le dehors. J'attendais de D. L*** l'accomplissement d'une promesse sainte, qui, pour prix d'une douloureuse et dernière consolation, me rendait résignée, presque obéissante, moi si indépendante, si impérieuse! Tant il est vrai qu'un grand sacrifice de cœur assouplit toutes les facultés de notre être.
CHAPITRE CLXVI.
Le 7 décembre 1815.—Derniers momens du maréchal Ney.—Visite à la Maternité.—La sœur Thérèse.—Le serment du cercueil.