Le moment décisif approchait, et ce procès, qui avait duré si long-temps, me semblait alors trop près de finir. Les heures, ces heures de si mortelle inquiétude, je les comptais avec regret. Je passai les journées des 5 et 6 décembre, et les deux nuits, dans toutes les alternatives de l'espérance, de la crainte et de la douleur. D. L***, attendri par le spectacle de mes larmes, avait retrouvé quelque chose d'humain; il s'occupait avec une religieuse exactitude, et presque une touchante tendresse, des soins qu'exigeait mon affreux état; il sortait, rentrait, revenait de momens en momens, répandant sur mon ame tout ce qui pouvait la soutenir et la ranimer. Tantôt je le repoussais avec horreur, tantôt je l'implorais comme un dieu tutélaire; je le rappelais en le suppliant de me rendre à la liberté; tantôt je l'accablais d'injures pour avoir osé m'en priver. Dans les accès de mon délire, je m'écriais avec désespoir: «Ne le verrai-je donc plus?
«—Vous le reverrez, mon amie; je vous l'ai promis, je vous le jure encore», répondait-il avec une expression de douleur qui me glaçait d'effroi.
«—Mais vivant, mais avant le dernier coup de la fatalité? Ô Dieu! seriez-vous donc assez barbare pour vous jouer de mon désespoir?» Et à plusieurs reprises je tombai sans force et sans voix à ses pieds.
«—Il n'est pas condamné encore, me disait-il; les hommes les plus éloquens sont ses défenseurs. Tout Paris semble assister à ce procès comme à celui d'un frère, d'un ami. Les débats font entrer la pitié dans toutes les ames. Demain la commission des maréchaux paraîtra à la barre des Pairs. Les plus puissantes intercessions, les plus vives démarches seront tentées.
«—Laissez-moi libre; que du moins je m'associe à cet intérêt universel que vous assurez qu'il inspire. Au nom du ciel, n'enchaînez point mes pas, ne paralysez point mes efforts.
«—Ils vous perdraient sans rien ajouter à ses chances de salut; vous lui raviriez un repos qui lui reste du moins dans cette pénible lutte, le repos de ses consolations légitimes.
«—Vous m'assurez, sur l'honneur, qu'il n'est point condamné encore?
«—Non, je vous le jure, pauvre et malheureuse amie!» Et je laissai encore arracher de mon cœur un sacrifice, celui de rester immobile.
Le 6 décembre, après une longue conférence où j'avais renouvelé toutes mes prières de liberté, D. L*** sortit en faisant, à voix basse, des recommandations à ses domestiques. Trois ou quatre fois il revint sur ses pas, rentra enfin chez moi sans avoir la force de parler. Je le regardais avec terreur, car il y avait aussi de l'effroi sur son visage, si impassible ordinairement. «D. L***, vous me trompez, je le vois; tout est fini, osez me le dire; peut-être cette ruse l'avez-vous employée par compassion pour mes tortures, mais vous m'avez plus que tuée. Oh! votre cruelle pitié me laisse en proie au plus affreux désespoir.
«—Je ne vous trompe point, malheureuse femme; je vous l'ai promis, vous verrez le maréchal, mais calmez-vous; car votre désespoir ne peut le sauver, et pour le revoir il faut du courage.» Mon cœur ne comprenait que trop ces paroles terribles. Je tombai à genoux, cachant ma tête sur l'ottomane, et faisant signe à D. L*** de me laisser seule; dans ce moment sa vue m'était impossible à soutenir; et, dans ce moment même, par une subite révolution de sentimens, lui seul me semblait cependant encore capable de porter quelques adoucissemens à ma déchirante agonie. Je pressais convulsivement ma tête dans mes mains; je parcourais l'appartement à grands pas; les sanglots étouffaient ma voix; il n'y avait plus dans tout mon être qu'une seule idée, qu'une seule sensation, et elle était affreuse: il est perdu! Je restai plus d'une heure dans cette crise du désespoir; enfin, une voix de femme m'en tira, en m'adressant des paroles de consolation, avec un accent de bonté qui me réveilla de ma stupeur, pour me faire apercevoir seulement alors qu'une personne de la maison était accourue à mes cris. Par un pouvoir infini de l'espérance, elle mesure ses illusions aux coups du malheur. Je vis des larmes dans les yeux de cette femme, et je crus à l'humanité; j'écoutai ses paroles: «Espérez, pauvre chère Madame; tout le monde plaint le maréchal; allez, si les juges le condamnent, il est bien certain qu'une grâce auguste viendra l'absoudre!» Cette femme était une bonne et honnête royaliste, bien ardente dans ses affections politiques, mais assez généreuse pour faire des vœux en faveur de celui qu'elle appelait un si brave Français. «Ah! mon Dieu, continuait-elle, on perdrait la tête d'un pareil événement. Tenez, tout le monde, dans la maison, ne parle que du maréchal; on raconte ses exploits; on cite, mieux que cela encore, ses traits d'humanité envers des émigrés et des proscrits… «Allez, ma chère dame, croyez que rien n'est perdu quand on porte un nom respecté même de ses ennemis.» J'écoutais… Je ne partageais pas, hélas! la confiante sécurité de Mme Brunet; mais j'avais trop besoin d'y croire pour ne pas recueillir avidement chacune de ses paroles… Hélas! quelques heures encore, et Paris, la France, attendris sur une haute infortune, allaient apprendre que cette vie toute de gloire, et d'impayables services étaient à jamais perdus pour la France, pour une noble épouse, pour de nobles enfans, pour l'amitié, inconsolables!