Lorsque madame Brunet me vit un peu calmée, elle me pria avec de touchantes instances de prendre quelque repos. Ce mot me causa un frisson de mort. «Je veillerai près de vous, chère Madame, je vous avertirai de tout; allez, si vous saviez comme M. D. L*** vous a recommandée à nous!
«—Oui, répondis-je avec d'amères larmes, pour me priver de ma liberté.
«—Oh non, ma chère dame, pour vous empêcher de vous perdre et de donner une douleur de plus à l'infortuné maréchal; il a une épouse, des enfans, voyez-vous, et cet éveil de certaines relations différentes, dans un pareil moment, pourrait… vous sentez cela; car je sais de M. D. L***, qui vous respecte et qui vous sert en véritable ami, que vous avez une belle ame.»
Il y a toujours du charme à inspirer de l'intérêt, mais les circonstances donnent des nuances diverses à cette sensation, et les expressions de la compassion de la bonne madame Brunet ne pouvaient en trouver de plus favorables; elle était d'un âge fort avancé. Je me jetai dans ses bras, y versant toutes mes douleurs, et son langage simple mais doux m'arrachait à moi-même. Je cédai à ses prières, j'aurais cru repousser les conseils d'une mère. Elle me fit avaler quelques cuillerées de bouillon, car depuis quarante-huit heures je n'avais pris aucune espèce de nourriture. Je ne pus me coucher, et je me jetai tout habillée sur mon canapé. Madame Brunet s'établit près de moi et ne voulut plus me quitter. Je la priai de me faire parler au fils du portier. «Quand Monsieur sera rentré, me disait cette excellente femme, car à présent il pourrait nous surprendre, et cela causerait de la peine à son pauvre père, qui a tant besoin de ménager M. D. L***, pour une affaire bien désagréable.
«—Comment, ce n'est donc pas un honnête homme que le père d'un brave dont vous m'avez fait l'éloge?
«—Trop honnête, ma chère dame; mais la probité n'empêche pas d'être mal avec la police.
«—D. L*** en est donc?
«—Oh mon Dieu! Madame; mais non pourtant…»
Voyant que mon ton interrogatif affligeait celle qui me prodiguait tant de soins, et n'ayant pas besoin de son aveu pour asseoir mon opinion, je la tranquillisai en paraissant m'intéresser à cette espèce de service que D. L*** avait rendu au bon-homme de portier. «Eh bien, Madame, sachez que le père Bertrand habitait Vannes à l'époque de l'affaire du fameux Cadoudal. Il y était arrivé une dame en habits de deuil, avec cet intérêt mystérieux et imposant qu'éveillent les apparences d'une haute infortune. La dame n'était accompagnée que d'un seul domestique. La chambre où elle couchait n'était séparée que par une cloison de celle de la fille de Bertrand: veillant plus tard qu'à l'ordinaire, elle entendit la dame parcourir à grands pas son appartement, prononçant des mots sans suite… «Oui, disait cette dame, j'irai porter l'effroi dans ton cœur au milieu du palais où tu te crois à l'abri de la vengeance.» D'autres paroles prouvèrent trop de qui parlait l'étrangère. Bertrand, averti par sa fille, frappa à sa porte et dit: «Madame, vous êtes découverte; mon devoir serait de vous faire arrêter, mais votre sexe, votre douleur, me retiennent. Cependant il faut vous éloigner à l'instant, et je vais vous faire conduire jusque vers un point sûr, où vous pourrez vous embarquer pour l'Angleterre.» L'étrangère, épouvantée, souscrivit à tout. Bertrand l'accompagna lui-même; mais, à quelques lieues de Vannes, il fut arrêté par des hommes déguisés en paysans. Entraîné dans le bois, il y vit une voiture arrêtée et un homme qu'on déshabillait: c'était un parti de chouans. Dans la voiture se trouvait M. de Pancemont, évêque de Vannes, qu'on affublait à la hâte avec un habit de paysan. Le pauvre Bertrand perdait la tête. Une fois entre les mains de la troupe, la dame lui jeta une bourse qu'il eut la générosité de ne pas ramasser. Au milieu des émotions de cette scène, Bertrand eut le bonheur de s'échapper. L'évêque fut ramené mourant, et, depuis ce singulier événement, ne fit que languir. Une lettre, une arme, trouvées sur le pauvre Bertrand, le firent impliquer dans cette affaire. Sous Napoléon, vous le savez, la police aimait mieux se tromper par excès de précaution que par défaut de zèle. M. D. L***, qui a toujours eu le bonheur d'avoir des amis partout, et qui pour son compte avait quelques obligations à Bertrand, le sauva des mains de l'inquisition. Comme il aurait été inquiété à Vannes, M. D. L*** le prit avec lui, sachant qu'il n'y a pas au monde un homme plus sûr et plus honnête; mais vous sentez, Madame, qu'il ne doit plus se mêler désormais en rien de ce qui touche à la politique; vous parlerez donc à son fils quand on pourra ne pas s'en douter.
J'avais laissé parler Mme Brunet sans l'interrompre; je savais l'affaire de Vannes à peu près, et elle me fit du bien par ces détails, auxquels j'attachai aussitôt une espérance utile pour le moment. «Bertrand est sensible et bon, me disais-je; il n'a pas même voulu perdre une femme qui venait pour conspirer; eh bien! il m'aidera peut-être, il aura pitié de moi, moi qui veux dévouer ma vie pour sauver celle d'un héros malheureux!» Je fis promettre à Mme Brunet de m'amener Bertrand et son fils aussitôt que D. L*** serait rentré. Elle resta encore près de moi pendant un léger assoupissement, courte trêve de la fatigue et de la douleur, que j'interrompis bientôt par des cris d'horreur. Je venais d'entendre comme des soupirs d'agonie; il me semblait que j'étais inondée de sang.