Peu d'instans après, vers minuit, D. L*** arriva, avant qu'on eût encore pu calmer le délire qui m'avait saisie. La douloureuse condamnation du héros de la Moskowa venait d'être prononcée; il venait de rentrer dans sa prison, pouvant compter les heures qui lui restaient à vivre, et venait de s'endormir d'un paisible sommeil. D. L***, d'une pâleur horrible, violemment agité, cherchait à se contraindre.

«Eh bien!» lui dis-je, tenant mes yeux fixés sur les siens.

«—Rien de nouveau! répondit-il; tâchez de prendre quelque repos. Demain matin nous sortirons ensemble…» D. L*** avait prononcé ces mots avec un calme apparent qui ne m'en fit point pressentir le sens terrible. D. L*** me quitta fort tard. Je rappelai à Mme Brunet sa promesse; elle descendit aussitôt, mais revint seule, m'assurant que Bertrand viendrait le lendemain, mais que ce soir-là il était trop tard. Je me contentai d'autant mieux de cette réponse, que j'avais ressaisi un peu d'espérance à l'idée de ma sortie. Je ne me sentais ni le pouvoir ni le besoin du sommeil, et cette dernière nuit, d'une illusoire espérance, se passa à me livrer aux consolations de la bonne Mme Brunet, à écouter tout ce qu'elle voulait bien répéter de généreux, de grand; car il est des momens où tous les récits ont des charmes, toutes les voix de l'éloquence, tous les détails de l'intérêt. J'écoutais avidement une vieille et bonne femme, qui comprenait toute ma douleur, et qui n'ignorait pas la gloire de celui qui la causait. Ses traits d'héroïsme étaient venus jusqu'à elle. Mon cœur se flattait encore, et croyait voir des chances de grâce dans cet intérêt de tous entourant la gloire et l'infortune d'un seul. J'avais encore de l'or, j'en voulais offrir pour prix de cette dernière illusion. Oh! oui, j'aurais donné tout ce qui me restait au monde pour une de ces larmes d'une si touchante pitié.

La longueur d'une de ces premières nuits d'hiver finit par accorder un peu de sommeil à ma garde si dévouée. Vers six heures du matin, on frappe légèrement à la porte de la chambre. Je cours ouvrir… C'est D. L***. Il vient à moi, me prend la main, et avec une émotion que je ne lui avais jamais vue, et dont je ne l'eusse jamais cru capable, il me dit, après m'avoir forcée de m'asseoir: «Mon amie, ce moment vous deviendra la preuve que je suis fidèle à la parole donnée; l'exécution en est cruelle, mais vous et lui l'avez voulu… Mon amie… Ney est condamné. Il va périr, rien ne peut le sauver. Préparez-vous au dernier regard.»

Je ne répondis pas un mot; ma raison, ma vie étaient comme suspendues. Je regardais sans voir, mais j'agissais pour partir, j'agissais convulsivement; je sentais un besoin d'air, un besoin de larmes. Un si cruel désespoir n'en pouvait connaître le bienfait… D. L*** avait fait sortir Mme Brunet; il me prit la main… Je reculai en frissonnant, mais je ne la retirai pas.

«Ah! partons, par pitié! m'écriai-je.

«—Pauvre et chère amie! vous me faites tant de mal, je souffre tant de vos peines, que je tremble de les aggraver…» Ici je fis un mouvement qui épouvanta D. L***.

«—Quoi! m'écriai-je de nouveau; barbare! serait-il trop tard? M'auriez-vous si atrocement jouée! Quoi! il serait tombé sans m'avoir vue?… Mort! en emportant l'idée que j'aie pu manquer aux promesses de nos beaux jours?… Mort! en me croyant infidèle à son infortune?… D. L***, si vous m'avez privée de son dernier regard, arrachez-moi la vie, ou tremblez pour la vôtre…»

À ces derniers mots, je m'étais élancée vers la porte… Effrayé, il me dit: «Le maréchal respire encore, vous le verrez… Mais j'exige un serment, un serment sans lequel je vous retiens ici aujourd'hui, et… dans moins de deux heures, tout sera fini… Partons…, partons…, soumettez-moi vos sermens, je souscris à tout.» Je le prononçai, ce serment exigé, et D.. L*** me connaissait trop pour n'être pas certain que ma promesse de ne jamais le faire connaître sous son véritable nom serait sacrée.

Un fiacre nous attendait. D. L*** m'y fit monter; puis parla à l'homme qui était sur le siége. J'étais tombée comme anéantie sur la banquette de devant. Mes genoux se choquaient à blesser mes mains jointes étendues devant moi; je voulais parler, je ne pouvais articuler un mot. D. L*** était lui-même horriblement agité. Je ne voyais rien; mais sur le pont Louis XV, l'air plus vif qui me frappait le visage me fit lever les yeux, et j'éprouvai un mouvement de joie en pensant aux amis intrépides qui restaient au maréchal pour le sauver. On l'enlèvera, il ne périra point, me répétai-je bien bas, en croyant aller à la plaine de Grenelle. Hélas! j'oubliais que mes paroles pouvaient éveiller une affreuse prudence. Il m'était réservé, avant le moment funeste, de passer par toutes les alternatives de l'espérance et du désespoir. La voiture prit par la rue du Bac… «Où me conduisez-vous?