«—Laissez-vous guider, pauvre amie.» Nous entrâmes par la petite rue du Bac et par la rue Notre-Dame-des-Champs; D. L*** fit arrêter au bout, tout près du mur; il était alors plus de huit heures. Personne ne se trouvait là… Oh! que j'étais loin de pressentir le spectacle d'effroi et de douleur qui allait m'accabler! Mon cœur s'oppressait à ne pouvoir respirer, et je priai D. L*** de me faire descendre. «Plus tard, me dit-il, en fixant toujours ses regards vers la grille du Luxembourg.
Tout à coup il s'empare fortement de mes mains; et pâle, défiguré, me clouant à ma place: «Vous allez voir passer le maréchal, dit-il; c'est ici le lieu du dernier regard… N'oubliez jamais que vous m'en devez le déchirant bonheur.
«—Je le jure! pourvu que vous ayez enfin pitié de moi… Mais laissez… laissez… descendre…; le voilà!» tels furent mes cris d'agonie.
Ney descendait de voiture à la porte extérieure du Luxembourg; l'expression de son visage était de ce calme sans ostentation qu'il eut toujours sur les champs de bataille, en face des ennemis de la France, et il y avait quelque chose de plus doux. J'étais anéantie et glacée… Il regarda à droite et à gauche… Il cherchait le regard promis… Il le rencontra… Il dut entendre mes sanglots… Je tendis les bras vers lui, son regard me remercia… Puis il baissa légèrement la tête, comme s'il eût craint de communiquer, par un regard d'adieu, la contagion des proscrits aux cœurs fidèles et dévoués. À ce moment, je découvris le peloton… Je m'élançai par un mouvement convulsif… D. L*** me retint fortement. À l'instant même nous entendîmes le galop d'un cheval: «C'est sa grâce!» disait D. L*** avec un accent qui l'honore à mes yeux; et ayant eu plus de force contre la douleur que pour la joie, je tombai anéantie sur le bras qui avait peine à me soutenir… Ce n'était point la grâce… c'était le dernier ordre pour l'exécution… Je n'entendis plus qu'une détonation sourde; le froid de la mort engourdissait mes membres, j'étais immobile; mon ame seule était vivante… Oui, elle seule, et je compris son immortalité à l'excès de ma douleur…
D. L***, qui avait des intelligences partout, me conduisait alors à la Maternité, où il avait su me ménager la compatissante pitié d'une des Sœurs, qui m'avait placée dans une petite chambre… Bientôt le silence des vastes salles de l'hospice fut interrompu par des cris d'effroi; les femmes fuyaient comme devant un objet d'épouvante. «Hélas! nous disait la Sœur, c'est un objet d'éternelle pitié…» On venait d'apporter les restes sanglans du héros…
Dans l'excès du malheur, le sort m'avait donc ménagé une dernière faveur! La sœur Thérèse n'avait pris l'habit que pour suivre la plus noble des vocations, celle de secourir et de prier. Elle avait perdu un frère à la bataille de Montereau. Thérèse me pressait sur son cœur. Elle ne me consolait point; elle pleurait avec moi le héros tombé sans combattre… Pieuse et compatissante créature, elle me promit le bonheur de voir les restes, «qu'on croirait, disait-elle, endormis sur des trophées…» C'est entre ses mains que j'ai renouvelé mon serment à D. L***; il put emporter la certitude de mon inviolable silence. Sœur Thérèse me fit quitter une partie de mes vêtemens, pour m'habiller comme elle. Je revis ce qui restait de mortel de Michel Ney. Gamot…, qui oserait peindre les déchiremens de ton ame si belle? Quelle éloquence rendrait le désespoir déchirant qui, près du cercueil du héros, marquait la place que bientôt tu occuperais toi-même dans un tombeau?… Il n'est plus!… Le voilà étendu percé de balles… Et ce n'est point ici un champ de bataille. Ses restes mortels ne sont pas couverts des insignes de sa glorieuse carrière… Ici il y a des larmes… des sanglots. Quel cœur français en refuserait à une pareille infortune?
Adossée contre le mur en face du corps mutilé, je le regardais; je comptais les blessures. Je me sentis tout à coup, par cette cruelle contemplation, animée d'un délire féroce… Ah! sont-ce bien des larmes que tu demandes, murmurai-je?… Non, non, le noble sang qui coula toujours pour la France, ce sang demande… «des prières et des larmes!» me dit la douce voix de sœur Thérèse et cette voix si compatissante alla droit à mon cœur. Son visage, couvert de larmes, parlait si éloquemment le langage de la douleur, que la mienne s'y confondit… Elle chercha à détourner ma vue des restes glacés du héros; ses efforts étaient d'une adorable charité. Je posai ma tête affaiblie contre son cœur; mes pleurs, retenus long-temps dans mes yeux brûlans, s'échappèrent. J'étais à genoux près de l'humble et pieuse fille; son doux visage offrait le plus beau modèle d'une piété divine, de celle qui ne porte pas seulement sur ses lèvres la prière d'une ame religieuse, mais qui l'élève du fond du cœur au trône d'un Dieu qui pardonne. De grosses larmes coulaient aussi sur sa paupière; elle prit mes mains, et les unissant aux siennes, son rosaire se trouva dessus comme pour les enlacer. J'inclinai ma tête brûlante sur le signe révéré de notre salut devant les restes du héros, et du fond de mon ame s'échappa le vœu de ne vivre que dans une religion qui me laissait l'espoir d'obtenir des prières pour son ame immortelle, qu'escortent cent mille Français sauvés par son courage; une si glorieuse carrière, une si déplorable fin s'inscriront mieux qu'ici dans les plus éloquentes pages de l'histoire. On la redira d'âge en âge la terrible catastrophe d'une si haute infortune. Oh! pourquoi l'éternité n'a-t-elle pas quelques momens de clémence? Oh! si la tombe relâchait quelques instans sa proie… Ney, ombre illustre, avec quel regard assuré j'oserais dire mes souffrances à tes mânes sanglantes! J'ai accompli aux jours de deuil la promesse faite dans les jours de bonheur, le serment du cercueil est gravé dans mon ame; Ida, en y restant fidèle, en redisant tes nobles qualités, a pu espérer le pardon de ses erreurs…
Douze années ont passé sur la tombe du grand capitaine, et douze années de larmes auraient dû épuiser ma vie; mais la source s'en renouvelle par la puissance du souvenir et la religion du regret. Mes actions les plus indifférentes, la Providence se plaît encore à en faire autant d'hommages à une impérissable mémoire: par un rapprochement de pieuses circonstances que mon cœur n'a point cherchées, mais qui devient une des joies de mon éternelle douleur, c'est aujourd'hui, 7 décembre, que Michel Ney succomba, et c'est aujourd'hui, 7 décembre, qu'à mon retour du salut et des prières que je viens de déposer sur sa tombe; je trouve chez moi, sous le tableau qui reproduit des traits chéris, les dernières feuilles de mes mémoires, pour les corriger et les livrer à la bienveillance publique.
Sœur Thérèse, vous n'êtes point là pour recevoir les sanglots qui s'échappent d'un cœur dont toutes les blessures se rouvrent! vous n'êtes point là pour demander grâce en faveur d'une vie d'erreurs, au nom de tout ce que vous avez vu de souffrances et de tout ce que tous verriez encore de larmes! Je suis seule avec tout le poids de mes douleurs rajeunies. Mais de là-haut il me regarde, il m'entend peut-être: Michel Ney reconnaît que j'ai tenu toutes mes promesses, et que mes jours sont devenus une longue et fidèle prière sur son tombeau!