«À trois heures et demie, M. le chevalier Cauchy, secrétaire-archiviste de la Chambre des Pairs, remplissant les fonctions de greffier, s'est présenté dans la prison du maréchal, qui dormait profondément, pour lui lire son arrêt. Lorsque M. le chevalier Cauchy en vint à la lecture des titres et qualités du maréchal; celui-ci l'interrompit en lui disant: «Dites Michel Ney, et un peu de poussière…»
«Le maréchal entendit la lecture de l'arrêt avec le plus grand calme.
«Sur l'observation qui lui fut faite qu'il était le maître de faire ses adieux à sa femme et à ses enfans, il demanda qu'on leur écrivît de venir entre six et sept heures du matin. «J'espère, ajouta-t-il, que votre lettre n'annoncera point à la maréchale que son mari est condamné: c'est à moi à lui apprendre quel est mon sort.»
«M. Cauchy s'est alors retiré, et le maréchal se jeta tout habillé sur son lit. Il ne tarda pas à s'endormir.
«À quatre heures et demie du matin, il fut réveillé par l'arrivée de la maréchale accompagnée de ses enfans et de madame Gamot, sa sœur. Cette femme infortunée, en entrant dans la chambre de son mari, tomba roide sur le plancher; le maréchal, aidé de ses gardes, la releva; à un long évanouissement succédèrent des pleurs et des sanglots. Madame Gamot, à genoux devant le maréchal, n'était pas dans un état moins déplorable que sa sœur. Les enfans, sombres et silencieux, n'ont pas pleuré; l'aîné est âgé de onze à douze ans. Le maréchal leur a parlé assez long-temps, mais à voix basse. Tout à coup il s'est levé, et a engagé sa famille à se retirer.
«Resté seul avec ses gardes, il s'est promené dans sa chambre. Un de ses gardes, grenadier de Laroche-Jacquelin, lui a dit: «Maréchal, au point où vous en êtes, ne devriez-vous pas penser à Dieu? C'est toujours une bonne chose que de se réconcilier avec Dieu.» Le maréchal s'arrêta, le regarda; et, après un moment de silence, il lui dit: «Vous avez raison; oui, vous avez raison: il faut mourir en honnête homme et en chrétien: je désire voir M. le curé de Saint-Sulpice.» Ce brave grenadier ne se le fit pas dire deux fois; l'ordre fut donné, et le curé de Saint-Sulpice ne tarda pas à être introduit dans la chambre du maréchal. Il resta enfermé trois quarts d'heure avec lui. Lorsqu'il se retira, le maréchal lui témoigna le désir de le revoir à ses derniers momens. Ce vertueux ecclésiastique lui tint parole. À huit heures et demie il était de retour. À neuf heures le maréchal, averti que le moment était arrivé, a descendu d'un air ferme et tranquille, au milieu de deux lignes de militaires, les degrés de l'escalier du palais du Luxembourg. Une voiture l'attendait à la porte du jardin; M. le curé de Saint-Sulpice y est monté avec lui, et le maréchal lui a dit: «Montez le premier, monsieur le curé; je serai plus vite que vous là-haut.» Arrivé à la grille qui donne du côté de l'Observatoire, le maréchal a mis pied à terre et s'est allé placer plus loin, en face des vétérans commandés pour l'exécution de l'arrêt.
«Sur la proposition faite au maréchal de lui bander les yeux et de se mettre à genoux, il a répondu: «Ignorez-vous que depuis vingt-cinq ans j'ai l'habitude de regarder en face la balle et le boulet?» Il a ajouté: «Je proteste devant Dieu et la patrie, contre le jugement qui me condamne. J'en appelle aux hommes, à la postérité, à Dieu: Vive la France!»
«Les vétérans ayant reçu l'ordre de tirer, le maréchal leur a crié, en mettant la main sur son cœur: «Soldats, hâtez-vous et tirez là.» Les vétérans ont fait feu.
«Ainsi périt, le 7 décembre 1815, et dans sa quarante-septième année, un guerrier dont les exploits retentirent pendant vingt-cinq ans dans toute l'Europe. Sa mort n'effacera point sa vie; et l'histoire conservera soigneusement le souvenir des hauts faits qui l'ont illustrée.»