Le duc, qui était aussi sensé que bon, me dit: «Il y a quelqu'un dans la chaumière; il faut faire à cette femme malheureuse du bien en dépit d'elle-même.» Nous trouvâmes un homme infirme, aveugle et perclus; je portai seule la parole: le duc regardait, visitait ce lieu de misère. «Brave homme, voilà, dis-je, une bien forte somme que plusieurs officiers français m'ont chargée de donner à Adèle, à condition d'acheter ici, aux environs, une petite ferme, et y vivre avec vous et vos enfans; nous viendrons vous voir quelquefois.
«—Ah! mon Dieu, Madame, s'il y a 600 fr., nous rachèterons mon champ, ma bonne chaumière, là-bas, et nous serons tous riches; mais cela ne se peut pas, il faudrait un roi, un empereur, un général (la chute fit sourire le duc), pour nous donner une somme comme çà.
«—Mon brave homme, il y a la moitié de plus; êtes-vous content?»
Le pauvre homme voulut se jeter à nos pieds; je l'en empêchai, et lui demandai s'il avait quelqu'un de confiance: il nous indiqua le gendre du maire. Le duc laissa quelque argent à l'enfant qui était resté à la garde de son père infirme, pour aller acheter la nourriture dont ils avaient grand besoin, et nous passâmes une partie de la journée à terminer l'affaire du rachat ou rentrée en possession: tout bien conclu, il restait plus de 500 fr. pour partager entre les acquéreurs. Le duc fit retenir deux logemens à l'auberge, et nous résolûmes de ne repartir que le lendemain, pour voir l'effet de la surprise d'Adèle. Hélas! nous n'en pûmes jouir, et celle qui paya la noble générosité du duc fut pénible et peu méritée.
Le village avait été en un moment au fait de la fortune arrivée au pauvre aveugle et à la folle de Waterloo. Adèle avait un lieu fixe où, assise tous les jours, elle ne sollicitait pas, mais obtenait à son seul aspect d'abondantes aumônes; les commères du village y coururent lui dire qu'un Monsieur et son fils étaient à la chaumière de l'aveugle; qu'ils avaient porté de l'or tant et plus au notaire, que le champ de l'aveugle était racheté; qu'il avait encore Dieu sait combien de pièces de reste, et que tout cela était à moitié pour elle et l'aveugle. Adèle devina très bien que le Monsieur et son fils étaient ceux à qui elle avait le matin parlé avec tant de rudesse; elle se fit mieux tout expliquer en se rendant vers le soir à l'entrée du village: tout y était en rumeur sur la fortune si inespérée du pauvre aveugle et de la folle de Waterloo. En apercevant cette dernière, on courait vers elle; c'étaient des félicitations à n'en plus finir.
«Adèle, bonne Adèle, c'est vous qui lui avez porté bonheur, lui disait-on, entre autres témoignages d'estime et de joie.
«Je lui porterai bonheur tout-à-fait, disait-elle à voix basse, et d'un air calme et résolu.»
Elle conduisit la petite fille de son hôte chez une pauvre femme, lui disant qu'elle allait venir la prendre. On ne revit pas Adèle, et la consternation fut plus grande, lorsqu'on eut la certitude de sa disparition, que ne le fut la joie de la fortune inespérée qui fut cause de la fuite de cette singulière créature. Lorsque, le matin de fort bonne heure, le duc me fit demander comment nous devions nous y prendre avec l'étrange et fière Adèle, j'allais lui proposer de me rendre seule à la chaumière; au moment même arriva le gendre du maire, que l'infirme avait fait appeler pour l'instruire de la fuite d'Adèle. Nous étions tous consternés; le duc devina ce que je n'avais pas voulu dire.
«C'est un grand et noble caractère, cette femme, disait cet homme aimable et bon; elle a deviné d'où vient la fortune de son hôte, et fuit plutôt que d'accepter un bien d'une main qu'elle regarde comme celle d'un ennemi de sa patrie; de pareils sentimens eussent honoré une Romaine, et placent bien haut cette malheureuse femme.»
Avec quel sincère enthousiasme je remerciai le prince anglais d'admirer ainsi une femme qui poussait envers lui ses patriotiques regrets jusqu'à l'injustice. Nous discutions encore, quand un petit paysan vint demander une dame habillée en homme, qui était avec un Anglais. «Je suis sûr, dit le duc, que c'est un message de la fière Française.» On introduisit le petit paysan: il arrivait des environs de Frasnes, et me remit une lettre qui prouva que le duc avait deviné juste. En la transcrivant, je ne me crois pas permis de ridiculiser l'orthographe, car le duc pensa, comme moi, que des sentimens tels que ceux de la malheureuse Adèle pouvaient se passer des grâces et de la pureté du style.