Les premiers accens acquirent cependant toute mon admiration au duc de Kent[4] (car c'était lui); il me tendit la main comme pour cheminer ensemble; j'y posai la mienne sans penser que ce fût ni un signe d'amitié, ni de pardon. J'étais déjà trop sous le charme pour m'arrêter à une décence de convention.
«—Vous êtes Française, soeur, veuve ou mère peut-être d'un Français tombé ici? Vous ne sauriez croire, Madame, combien votre surprise à notre aspect, cet éloignement que vous n'avez pas su maîtriser, vous élèvent à mes yeux. Il y a courage et non pas ostentation à la franchise de votre aversion pour les Anglais, pour les vainqueurs du 18 juin. Tâchez, Madame, de n'y pas joindre une prévention injuste; tâchez de vaincre ce sentiment en ma faveur, car j'ai un bien vif désir d'être de vos amis.»
Je traduis les propres paroles de ce prince anglais; car, en ayant montré toute mon opinion, je crois ne pas me donner envers personne le tort d'une haineuse prévention d'esprit de parti. Le duc renvoya sa suite, à l'exception d'un homme d'un âge mûr, et que je sus plus tard être un savant dessinateur, qui m'avait crayonnée dans l'attitude où j'étais lorsque le duc de Kent m'aperçut, mon chapeau passé au bras, mes cheveux en désordre autour de ma tête, et mon vêtement non serré au cou, en forme d'une robe de religieuse. J'ai, en 1823, acheté une lithographie à Paris, qui me représentait exactement, excepté qu'on a beaucoup embelli le visage. Les paroles si bienveillantes, l'intérêt si flatteusement témoigné, opérèrent facilement sur un caractère aussi peu haineux que le mien, et j'avoue que j'éprouvai une orgueilleuse consolation à parler librement de mes regrets, à montrer tout mon enthousiasme pour notre armée au frère du roi d'Angleterre. Il y a un attrait irrésistible dans tout ce qui sort de la ligne commune, et du moment que mon imagination est en jeu, je ne me guide plus que par ses inspirations. Le duc de Kent me dit qu'il était venu avec le projet de visiter tous les villages environnans, surtout les postes que le maréchal Ney avait occupés. Si près de douloureux événemens, je ne pouvais, sans tressaillir, entendre ce nom chéri et prononcé avec l'accent de l'hommage par une bouche ennemie; ce fut trop pour ma prudence, et je demandai en sanglottant d'être du pélerinage du souvenir. Le duc de Kent observait dans cette tournée le plus strict incognito. Je renvoyai mon voiturier, lui donnant ordre pour déposer mes malles à Bruxelles, après avoir toutefois changé mes vêtemens de deuil contre mes habits d'homme, pour moins embarrasser et être moins gênée moi-même. Le duc était en calèche, et deux domestiques seulement conduisaient des chevaux de main.
Notre tournée fut de sept jours: à Gosselies, dernier village où Ney avait culbuté l'ennemi, avant l'attaque des Quatre-Bras, le 16, il nous arriva une scène singulière qui nous fit sentir qu'on ne brave jamais impunément les convenances, et que les gens qu'on appelle peuple en ont, pour ce qui touche au coeur, le sentiment profond. Partout dans ces villages, quand le duc de Kent faisait des questions sur les Français, les réponses furent autant de chants à leur gloire. Il arrivait même quelquefois que ceux qu'il interrogeait, ne pouvant ou ne voulant déguiser leurs regrets pour les vaincus et la haine des vainqueurs, lui répondaient, eh feignant de ne pas le reconnaître pour Anglais, des choses qu'à Paris on n'aurait osé dire, et dont je voyais avec admiration que la fierté plaisait au noble caractère du duc de Kent. À Gosselies, au moment où nous allions remonter en voiture, un des domestiques du duc lui dit quelque chose en anglais, que je ne compris qu'à moitié. Il me l'expliqua aussitôt après avoir donné des ordres pour dételer. «Je ne vous demande pas si cela vous arrange; je croirais vous faire injure. Il est question d'être utile à une femme malade qui est ici soutenue par les bons coeurs amis de vos braves; nous allons la voir et la secourir, venez.» Et il prit mon bras, m'entraînant sans attendre ma réponse. Nous arrivâmes à une espèce de masure ou, sous les vêtemens délabrés de l'indigence, nous trouvâmes un coeur digne des beaux jours ou l'amour de la patrie faisait braver la torture et la mort. C'était une femme de soldat de la grande armée; elle pouvait avoir alors quarante ans; grande, fortement musclée, laide, et le maintien hardi. Elle avait été entraînée par le mouvement de retraite du 18. Vers Beaumont, foulée aux pieds des chevaux et abandonnée, elle dut la vie à un bon paysan qui la mit sur sa charrette et la conduisit chez lui. On la saigna, et elle se rétablit assez pour se lever; mais ses membres, frappés par la chute et les coups qu'elle avait reçus, étaient restés inhabiles à une occupation quelconque; et la malheureuse Adèle (son nom), sentant qu'elle était une charge pour ses pauvres hôtes, avait tenté de se donner la mort. Elle avait inspiré un intérêt sincère aux bonnes gens qui l'avaient recueillie; ils lui firent sentir le fort d'une pareille conduite, le chagrin et les désagrémens qui en résulteraient pour eux, et Adèle promit de vivre. Elle devint plus tranquille, ne courait plus, s'occupait à veiller les deux enfans en bas âge de ses hôtes, et payait ainsi en quelque sorte, par ses soins, le bienfait de leur hospitalité. Tout le village aimait Adèle; tous à l'envi lui faisaient raconter sa vie militaire. Fille d'un caporal et femme de soldat, depuis l'âge de sept ans, Adèle ne connaissait d'autre vie que celle des camps; partout elle avait suivi les drapeaux français, partout elle avait partagé les fatigues, les périls de ces hommes dont on peut dire:
Ils ont bravé les feux du soleil d'Italie,
De la Castille ils ont franchi les monts,
Et le Nord les a vus marcher sur les glaçons
Dont l'éternel rempart protége la Russie.
Un malheur vint changer en misère la pauvreté des hôtes d'Adèle. Le mari, ayant dans une dispute voulu séparer d'autres ouvriers, ses camarades, reçut un coup qui le priva de la vue; sa femme, jeune et jolie, disparut avec un étranger, et Adèle se dévoua à solliciter la pitié des bons coeurs pour l'homme honnête qui lui avait donné une si grande preuve de la générosité du sien. Tout ce qui passait à Gosselies allait voir Adèle; même dans les environs on parlait d'elle; les uns comme de la folle de Waterloo, les autres comme de la veuve de la grande armée; et tous ceux qui arrivaient, guidés par la simple curiosité, ne quittaient la masure qui abritait Adèle, son hôte et ses deux enfans, qu'attendris, étonnés du rare assemblage des qualités les plus nobles sous les livrées de la pauvreté et les dehors rudes et grossiers de la dernière classe du peuple. Le duc de Kent était facile à reconnaître pour Anglais; et Adèle, en se dévouant pour son malheureux hôte, avait stipulé qu'elle ne solliciterait que la pitié des Français, et qu'elle aurait droit de repousser toute aumône étrangère. Cette condition, qu'elle, remplissait avec une sorte d'orgueil, la consolait, disait-elle, de sa triste existence de mendiante.
Le domestique du duc l'avait prévenu de tout cela, et il me disait; «Vous allez entrer seule, et soyez mon aumônier; remettez-lui, avec ceci, de quoi acheter une chaumière et vivre quelques jours tranquille.» Il me donna un rouleau de guinées. Au moment où j'allais heurter à la porte du triste réduit, Adèle paraît pour aller, avec le plus jeune des enfans, à sa place sur la route de Frasmes à Mellet; elle s'arrêta avec surprise; et, ayant aperçu le duc, elle me prit aussi pour une Anglaise, et repoussa ma main et mon offre de service. Elle me dit: «Je n'en accepte point des ennemis de la France; un pain que je devrais à un Anglais, un Prussien ou un Cosaque, m'étoufferait; j'aimerais mieux mâcher une cartouche et y mettre le feu moi-même.
«—Prenez, Adèle; vous vous trompez, je suis Française.
«—Vous, je commence à le voir; mais ce Monsieur est Anglais (désignant le duc), et je n'en veux pas davantage de votre argent. J'ai le coeur plus français que vous; car vous m'avez bien l'air d'une de ces bonnes luronnes qui suivaient nos généraux quand il y avait des fêtes et de l'or à attraper, et qui ont porté l'amour qu'elles avaient pour les napoléons d'or aux guinées des soldats de Wellington. Allez, allez, vous n'aurez pas le plaisir de dire: «J'ai fait l'aumône à la folle de Waterloo, à la veuve de la grande armée.»
Le duc regardait cette femme avec une sorte d'admiration, que je trouvai trop indulgente; et je fus plus que confuse lorsque, s'approchant de lui, elle lui dit: «Monsieur l'Anglais, il y a beaucoup de Françaises, comme Madame que voilà, qui sont toujours du parti du vainqueur; mais s'il y en avait eu seulement dix comme moi, vos soldats eussent été rôtis comme vos biftecks au bivac du bois de Boulogne, ou comme vous fîtes autrefois rôtir la pauvre Jeanne d'Arc, parce qu'à elle seule elle valait mieux que la moitié de vos armées.» Et sur ce petit trait d'érudition brutalement patriotique, Adèle nous quitta avec un véritable maintien de port d'arme.