«Mais j'espère, lui dis-je, que le sous-lieutenant n'y est pas?
«—Pour huit jours.
«—Ah! c'est une affreuse injustice; c'est moi qui seule ai tort: ce jeune officier est brave; je l'ai frappé, que pouvait-il faire? m'en demander raison.
«—Non, s'apercevoir de ce qui ne trompe personne: voir que vous êtes une femme.
«—Mais, général, il y a dix-huit ans que je trompe les plus habiles; je vous en prie, ne le punissez pas de mon extravagance.» Et, grâce à mes instances, l'ordre des arrêts fut révoqué.
La dame qui avait été cause de tout était partie. Il y eut déjeûner militaire à l'hôtel; et, pour qu'il ne restât aucun doute à mon adversaire, je parus sous mes habits de deuil, en femme. Ce fut un moment de triomphe, et un triomphe de coeur sans aucune vanité; car mon jeune officier, restant comme extasié, répétait: «Que ne vous êtes-vous montrée ainsi, Madame; vous eussiez été l'objet de mon respect, en me rappelant les traits adorés de ma mère.
«—Et vous, Monsieur, que ne vous êtes-vous montré ce que vous êtes réellement; je vous aurais témoigné l'intérêt bienveillant que vous méritez d'inspirer.» Il apprit après mon départ que j'avais empêché ses arrêts, et je reçus à Bruxelles une lettre spirituelle et pleine de bon sens; je pus à loisir faire des réflexions sur les jugemens précipités; car, certes, j'avais eu, je puis dire, la plus triste opinion de ce jeune officier, et non pas sans quelque raison. Le dîner chez le général Jumilhac fut gai assez militairement; j'y vis un colonel qui fut fort peu charmé de m'y trouver, ayant quelque peine à accorder son délire pour la restauration de 1815 avec l'enthousiasme du 20 mars, même année. Je me contentai de peindre toutes les revues et fêtes où s'était montré mon dévouement, dont l'objet seul n'était pas nommé. J'aime tellement la franchise des opinions, que tout en me disputant avec le général Jumilhac, j'admirais cette chevalerie de caractère quand il s'écriait: «Oui! ma vie, mon bras, mon âme, tout est aux Bourbons; et s'il faut le prouver, n'en doutez point, nos rois légitimes trouveront dans l'occasion des braves qui vaudront ceux d'Austerlitz et de Marengo.» Nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde, et je pris enfin à deux heures de la nuit la route de Wavres, où j'avais une information à prendre avant d'aller au Mont-Saint-Jean. Je courus cependant sans m'arrêter.
CHAPITRE CLXIX.
Pélerinage à Waterloo.—Le duc de Kent: générosité de ce prince.—Adèle, ou la folle de Waterloo.
En partant de Lille, je franchis la frontière sans avoir aucun plan bien arrêté; l'ami de Sabatier m'avait fait espérer de trouver peut-être des traces de l'objet de notre sollicitude à un petit hameau entre Mont-Saint-Jean et le village de Haye-Sainte: je m'y laissai donc conduire; après m'être convaincue de l'inutilité de nos conjectures, par rapport au général Mouton-Duvernet, je pris un enfant de l'auberge du hameau pour me conduire à ce lieu de souvenir et de deuil, où sept mois auparavant mon coeur se flattait encore de toutes les espérances, où je faisais des voeux pour la victoire; lieux où je n'apportais plus que le déchirant regret de n'y avoir point vu tomber le plus brave au milieu d'une armée de héros. Je marchais au hasard, hélas! sans pouvoir faire un pas qui ne me fît tressaillir, en foulant cette terre abreuvée de sang. J'étais si occupée de mes douloureux souvenirs, que je n'avais pas remarqué un groupe d'étrangers, dont je paraissais fixer singulièrement l'attention; j'avais conservé les habits de mon sexe, et mon deuil, autant que mes manières, durent me valoir cette curiosité. J'avais marché à grands pas; je m'étais assise; on eût pu, sans être injuste, me prendre pour folle. Je m'éloignai à la hâte; un de ces étrangers se détacha du groupe, vint vers moi, et me barra pour ainsi dire le passage; il y avait une émotion touchante sur ses traits, nobles mais altérés, et dans tout son aspect cet intérêt des personnes douées de quelques avantages extérieurs, et qui, je crois encore, succombent aux maux de poitrine et dont le maintien, l'organe, tout exprime la peine de vivre. L'étranger s'arrêta devant moi; en voyant que c'était, un Anglais, mon premier mouvement fut du dédain; mais un regard sur cette noble et pâle figure le changea en vive compassion, que je me reprochai presque d'éprouver pour un des vainqueurs du Mont-Saint-Jean, peut-être!…