L'aimable voyageuse ne m'avait pas parlé un quart d'heure, que j'avais déjà deviné qu'elle était du parti royaliste dans ses opinions; d'une famille d'émigrés, dont plusieurs membres avaient péri lors des massacres des prisons de l'Abbaye. Je regardais et j'écoutais cette dame avec une inexprimable compassion me raconter les horreurs de ces jours abominables; je pressais ses mains dans les miennes; mes larmes les arrosèrent quand elle me dit: «Mes frères ont péri de la même manière, mes parens n'ayant pu emmener que ma soeur et moi. Mariée à un étranger, je devais me retirer avec eux à Édimbourg. La guerre, ce cruel fléau, la guerre m'enleva tout. Ah! Madame, comment se peut-il qu'il y ait des femmes qui se passionnent pour la gloire militaire? Elles doivent avoir un coeur barbare!…» Si l'on m'eût dit pareille chose avec un air sentencieux ou d'esprit de parti, j'aurais sans hésiter entamé la discussion du pour et du contre. Mais l'accent était celui du regret, et les regards de l'étrangère exprimaient une douleur si réelle, que je me serais crue vraiment barbare d'oser seulement lui dire que je ne voyais pas absolument comme elle. Nous passâmes une soirée délicieuse et toute d'émotions. La bonne vieille paysanne ne nous en causa pas une médiocre, par les détails qu'elle nous donna de l'arrivée du beau-frère de la dame chez elle, de la cruelle position de sa femme qui avait enfin succombé de douleur. C'est un bien étrange penchant du coeur humain, que cette sorte de plaisir qu'on trouve à s'abreuver de larmes, à déchirer son propre coeur par des images douloureuses! Singulière volupté des pleurs, dont l'amertume n'enlève jamais le soulagement! Le temps s'écoulait avec délices au milieu de tant de pénibles récits, lorsque j'ouvris ma porte pour reconduire la dame. La pauvre femme, qui nous précédait une lumière à la main, jeta un cri d'épouvante, et laissa tomber le bougeoir à la vue du jeune officier qui se glissait comme un revenant près la rampe de l'escalier. La petite dame tremblait, sa camariste se signait; mais moi, plus aguerrie, je parlai à l'officier en termes presque militaires sur l'inconvenance de sa conduite. Je me hâtai de remettre ma compagne chez elle, où elle s'enferma avec la bonne paysanne. J'étais à peine dans ma chambre, que l'officier sortit de la sienne, vint droit à moi et me dit, avec un ton qu'il crut plaisant, des choses qui n'étaient que plates et ridicules. Je répondis en lui tournant le dos et en lui fermant ma porte. Interdit un moment, il revint à la charge en frappant du pied. Je m'étais mise à écrire, bien résolue de ne pas répondre; mais impatientée au dernier degré de cette longanimité d'impolitesse, poussée à bout par l'importunité de ses propos qu'il trouvait moyen de continuer par la serrure, j'ouvre violemment ma porte, repoussant le fluet apprenti de Mars, d'une main vigoureuse, jusqu'à la rampe de l'escalier, en lui disant: «On peut fort bien, Monsieur, vous trouver un sot, et ce ne sont pas ces gens-là qu'on prend même pour les étranges fantaisies dont si lestement vous croyez toutes les femmes capables.» Et après ce bel exploit je lui vérouille de nouveau la porte au nez.

J'entendis bientôt que le militaire battu et mécontent appela un des garçons de l'hôtel, qu'il eut une longue conversation avec lui. Ce garçon me dit plus tard qu'il s'était amusé à persuader au jeune officier que j'étais un homme; que je profitais de ma mine un peu efféminée pour passer en Belgique sans passeport; que j'avais servi l'usurpateur; que j'étais de l'armée de la Loire, un agent bonapartiste. Le jeune officier, crédule comme on peut sans ridicule l'être à dix-huit ou vingt ans, à une première année de garnison, le jeune officier se laissa imposer une conviction qui flattait son orgueil, parce qu'il avait à coeur le soufflet reçu. Quoi qu'il en soit, il s'en tira en galant homme, en militaire français, et moi en véritable mauvaise tête. J'avais dit à mon voiturier d'être prêt avant le jour; il fut exact, car il n'était pas six heures qu'on vint m'éveiller. Mais mon officier fut encore plus matinal que lui; et rien ne saurait peindre ma surprise ni l'accès de fou rire dont je fus saisie, en trouvant sur le plateau que l'on m'apporta avec mon café un cartel, dûment en règle, de celui à qui ma vanité féminine n'avait pas dû supposer de si belliqueuses intentions.

Très convaincue qu'avant l'engagement on en viendrait à l'explication, je n'eus rien de plus pressé que d'accepter, et presque sérieusement, en relisant le billet, où un terme, dont je n'eus que plus tard l'explication; me choqua au point que, certaine de recevoir la mort, je me serais encore présentée sur le terrain sans sourciller. Le cartel me laissait le choix de l'heure et du lieu, ainsi que des armes. Le pistolet m'aurait convenu, si j'avais cru vraiment me battre; mais l'épée m'a toujours paru plus noble, et je répondis: «Je n'ai pas l'honneur d'être un des brigands de la Loire, mais je porte un coeur français, et j'espère vous le prouver, mon petit sous-lieutenant, à huit heures, au bas du rempart, porte de Bruxelles: j'ai mon témoin et mon épée.»

Aussitôt cette belle épître envoyée, je contremande ma voiture pour huit heures seulement, route de Bruxelles. Après avoir satisfait mon hôtesse, je courus dans la ville chercher l'ami du bon Sabatier, et lui contai, en riant aux éclats, mon aventure. Il était aussi d'humeur peu traitable, et, au lieu de s'opposer à ce duel, il voulait en partager et même en prendre seul les périls, pour apprendre au petit sous-lieutenant à mieux distribuer les épithètes. Nous voilà partis, et chemin faisant mon témoin ou mon défenseur me disait: «Vous battez-vous?

«—Oui, en vrai chevalier.

«—Mais savez-vous tirer?

«—Pas aussi bien que Lamotte où Saint Georges, mais… j'aurai trop de force, ayant assez de coeur

Nous arrivâmes les premiers, mais le jeune officier ne se fit pas attendre; et, j'aime à le dire, son visage me parut embelli; ses manières, son ton, tout avait gagné. Cela me fit penser au malheur des préventions politiques: ce jeune homme était très brave, et il venait se battre pour avoir voulu dénigrer la bravoure de ceux qui, pendant vingt ans, avaient donné leurs preuves, et qu'il était fait pour apprécier.

Les témoins prirent nos armes; leur éloquence s'épuisa inutilement pour empêcher le combat. Le jeune sous-lieutenant mit bas l'habit; je fus un peu plus lente, quoique précautionnée contre la reconnaissance de mon sexe; et, toute résolue à me battre comme si le terrain m'eût inspirée, je noue aussitôt mon foulard autour de mes oreilles, pour ne plus rien entendre, et ôtant aussi mon habit, je suis en garde au même instant. Le fer est croisé: l'officier fond sur moi par un dégagement que je pare d'un contre de quarte. Voyant les choses si sérieuses, mon témoin crie: «Halte pour Dieu! c'est une femme.» Aussitôt mon jeune et brave adversaire posant la pointe de son épée en terre, dit d'un air stupéfait: «Comment ai-je pu vous méconnaître? Ah! Madame; comment m'excuser?» Nos témoins arrangèrent tout, et l'on se sépara les meilleurs amis du monde, en convenant de déjeuner ensemble à onze heures.

Mais l'événement s'était ébruité par les caquetages du garçon de l'hôtel; et à peine avais-je pris un nouvel arrangement avec le voiturier, que je vis arriver le planton du général de Jumilhac, qui m'invitait à passer chez lui. Je savais cet officier général un ardent royaliste, ennemi déclaré de l'Empereur, et je m'attendais à une verte semonce. Je me trompais fort: le général Jumilhac avait sinon beaucoup d'esprit, au moins, infiniment d'usage et fort bon ton. Il fut on ne saurait plus aimable; seulement, en me faisant l'honneur de m'inviter à dîner chez lui, il m'engagea fort à poursuivre ma route le lendemain, crainte, disait-il plaisamment, de quelque rechute d'humeur martiale, qui pourrait finir par mettre la garnison aux arrêts.