«—Qu'avez-vous répondu, au fait?
«—Je lui ai jeté ses deux pièces de cinq livres aux pieds, en lui tournant le dos, et je suis sorti du cabinet du prince comme on sort d'un corps-de-garde, sans salut et sans façon.»
Je racontai alors à nos amis la rencontre à Saint-Gudule. La partie fut faite d'aller le lendemain admirer la conversion de l'ex-dignitaire; mais, le soir, même, nous nous occupâmes efficacement de réparer la stérile bienveillance de Monseigneur. Je promis beaucoup, et ce n'était pas trop présumer de mes moyens; je songeai à l'aimable sensibilité du duc de Kent, et je me proposai d'user, pour un homme malheureux, du droit qu'il m'avait donné de recourir à lui en toute occasion. Le succès dépassa même ma juste confiance, car en peu de jours notre officier eut tous les moyens de partir. Il m'avait fallu, pour tous ces arrangemens, aller et venir de Bruxelles à Anvers, et d'Anvers à Gand.
Le duc de Kent avait un tact si ingénieux de bienfaisance, qu'il commençait par vous enlever toute idée de refus, en donnant toujours pour prétexte d'une générosité un service rendu dont elle ne semblait plus que le prix mérité. Ainsi, des leçons d'Italien que je lui donnais, pour la prononciation spécialement, rendaient naturels tous nos rapports. Homme aimable et généreux, cet aveu est un tribut d'une immortelle reconnaissance.
«—Nos relations, me disait-il, pourraient éveiller les soupçons de la malignité ou de la politique: ajoutons aux charmes de l'étude l'attrait du mystère; j'ai un jardin près du rempart, à la porte de Namur; en voici une clef, j'y passe régulièrement deux ou trois heures le matin; que je vous y trouve le plus souvent possible, et les moyens qu'on croit propres au rétablissement d'une santé chancelante en deviendront plus puissans, vous me lirez et je tâcherai de lire les poètes italiens; je vous écouterai dans vos récits de gloire militaire, et quoique vous n'aimiez pas la nôtre, qu'en effet vous ne devez pas aimer, je vous écouterai toujours avec plaisir, car votre opinion a de l'exaltation, mais point de haine.
«—Ah! M. le duc, lui répétais-je souvent, s'il pouvait me rester des préventions, comment ne céderaient-elles pas à de si généreux sentimens, à une si noble bienveillance!»
Chaque fois que je prévenais le duc de quelques jours d'absence, il ne me recommandait que de veiller à mon repos, de ne point exposer ma sécurité pour d'inutiles projets et de chimériques espérances. Je n'écoutais pas assez ces conseils du plus touchant intérêt, cette voix d'une sage modération, dont hélas! la mort cruelle allait trop tôt éteindre les accens.
Il y avait quelque temps que j'étais à Bruxelles, lorsqu'une lettre de madame de La Valette vint me donner les plus vives inquiétudes pour la tranquillité de cette dame. Aussitôt je me tins prête à voler près d'elle, et pour être mieux à même de la servir, je ménageai, autant que mon malheureux caractère le pouvait permettre, les ressources que je tenais de la générosité du duc de Kent. Dans une de mes courses à Anvers, j'eus occasion de m'applaudir de ce dernier pas que je croyais avoir fait vers l'ordre et l'économie, et qui, hélas! ne devait pas jeter racine chez moi. Conservant plus que jamais mes habitudes indépendantes, poussée par mes inquiètes réflexions, je parcourais le Strand, à Anvers, pendant une froide et triste soirée; j'étais sous toute la puissance d'un récent et déchirant souvenir, quand tout à coup je vois non loin de moi, dans le plus triste accablement et sous les dehors d'une plus triste misère, cette même Allemande, jeune et alors bien jolie, que j'avais vue chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely par hasard, que je méprisais, que j'avais plainte, et qui, dans cette rencontre inopinée, et par le cruel contraste de son extérieur, m'inspira une vive et pénible compassion. Je l'avais vue entourée de l'éclat des favoris de la fortune, et je la trouvais seule, malheureuse!… La fraîcheur et la jeunesse avaient fui de ses traits charmans… Les passions, la douleur, les remords, y avaient imprimé leurs traces. Tout son maintien était celui d'une profonde et amère méditation; parfois ses yeux se levaient vers le ciel, et comme pour l'accuser de la laisser vivre. Mon émotion devint inexprimable, à l'idée de cette solitude qu'elle avait cherchée si près des ondes; je m'imaginai qu'elle y était peut-être conduite par un projet sinistre, et j'approchai insensiblement pour être à même d'en prévenir l'exécution. Le visage de l'infortunée était baigné de larmes; le nom de Charles sortit de sa bouche avec un accent si déchirant, que je cédai à l'éclat de ma sensibilité. Je l'appelai par son nom et me présentai devant elle, sans réfléchir au saisissement que j'allais lui causer. À ma brusque interpellation, elle s'élança vers le bas-côté du port, comme prête à chercher un refuge dans l'Escaut, me faisait, d'une main, signe de m'éloigner, et de l'autre, pressant fortement un portefeuille et un portrait contre son sein; puis elle cria avec une véhémence énergique: «Éloignez-vous, ou voilà mon tombeau! Quoi! ici même, au sein de la misère et de l'obscurité, je ne puis le pleurer en liberté! Ô Charles, infortuné Labédoyère, tu as dû repousser un être couvert d'opprobre, mais ton âme généreuse accueille les larmes du remords et de mon affreux désespoir.
«—Quoi! vous ne me reconnaissez pas?» lui dis-je.
Pauvre femme! que ses excuses étaient touchantes, et que ses aveux déchirans me la firent plaindre! Un misérable avait profité des premiers troubles de la seconde restauration pour l'effrayer. Elle lui avait confié tout son argent, et il l'avait dépouillée de tout. La malheureuse s'était traînée jusqu'en Belgique, dans l'espoir de s'embarquer pour le Champ-d'Asile, nouvelle patrie rêvée par la valeur aux prises avec le sort, et qui ne devait exister que dans ses songes. Il restait à la dame une dernière ressource, une somme assez considérable déposée entre les mains d'anciens amis établis à Liége. Elle y était arrivée exténuée, malade. On l'avait mal accueillie, et une si ingrate hospitalité s'était encore aigrie au récit de son infortune et de sa juste et légitime prétention du remboursement du dépôt qui en était la naturelle conséquence. Intimidée par l'accueil, Mme de *** fut épouvantée des menaces; elle consentit à un désistement de toute prétention sur quinze mille francs loyalement prêtés, pour une misérable somme de douze cents francs, et le lendemain elle s'enfuit de chez ses indignes hôtes, se croyant assez riche, puisqu'elle avait de quoi payer son passage pour les rives étrangères, où le nom qui lui était cher pourrait du moins ne pas paraître séditieux aux échos. Mais la fatalité dont elle était marquée la poursuivit sans relâche.