Comment résister au bonheur de sécher des larmes! Ah! je puis sans aucune affectation dire que je ne le conçois pas; je n'aimais ni pouvais estimer cette femme; je n'aurais même voulu aucuns rapports intimes avec elle; eh bien! je me trouvai heureuse de pouvoir lui dire: «Je vous offre de pourvoir aux frais de votre passage. Je vous faciliterai les moyens d'arriver à ces terres où votre coeur déchiré espère trouver un soulagement à son désespoir.» Je connaissais le frère d'un capitaine dont le bâtiment était en charge pour New-York. Il se rappela heureusement un bien faible service que j'avais pu lui rendre dans les cent jours, et se fit un devoir et un plaisir de faciliter nos arrangemens. Nous réunîmes à la hâte une petite pacotille des choses les plus nécessaires; je payai la traversée à moitié prix, et glissai dans un nécessaire un peu d'or pour les premiers besoins de l'exil. Mme de *** s'embarqua fortement recommandée au capitaine. Je vois encore son regard douloureux; il y avait dans cette âme place pour les plus nobles qualités; mais elle avait été envahie par de tristes habitudes que le repentir même n'efface plus.
En revenant à Bruxelles, je trouvai une lettre de Sabatier, qui ne me laissa que le temps nécessaire d'arrêter ma place au courrier, et de me rendre aux environs de Mont-Brisson. La lettre m'indiquait l'asile du proscrit, et celle que j'avais pour lui renfermait les moyens de gagner la Suisse pour y attendre des jours plus prospères. Je descendis à Paris chez une femme dont le fils avait servi sous les ordres de Mouton-Duvernet, et qui fut blessé près de lui, au combat de Cuença, où Mouton fut, sur le champ de bataille, promu au grade de général de brigade… Cette excellente femme était au fait et prévenue de tout. «Mme de La Valette me quitte, me dit-elle; voici ce qu'elle m'a laissé à votre adresse; elle est partie pour Lyon.» Sa lettre ne disait que ces mots: «Restez, tout est inutile. L'insouciance a rendu impuissans les efforts de l'amitié: il est arrêté! L'ordonnance royale du 24 juillet 1815 aura son exécution. Vous trouverez Sabatier à Bruxelles. Laissez votre réponse à la bonne Mme ***. J'ai la tête perdue et le coeur navré. Adieu.» M. Sabatier avait suivi de près sa lettre, et je résolus aussi de repartir, ne pouvant être utile à personne de mes amis. Nous touchions à la fin de mars, le temps était froid, et Paris me parut triste comme un tombeau. Que de réflexions se pressaient dans mon esprit! Le 20 mars allait luire; mais cette fois sans aucun rayon d'espérance. J'avais pris un cabriolet pour me conduire à la chambre que j'avais occupée depuis le fatal 7 décembre jusqu'à mon départ. J'espérais y rencontrer soeur Thérèse, qui était connue de la propriétaire. Je ne pus la voir; elle était dans un des hospices confiés à ses soins infatigables. Je déposai pour cette excellente femme ces lignes de souvenir: «Bonne soeur, conservez mon nom dans vos prières, le vôtre est toujours sur ce coeur que vous seule avez sauvé du désespoir[6].» Je n'aurais pas quitté Paris sans faire mes stations de douleur au Luxembourg et au Père-Lachaise. Je ne voulus pas non plus négliger, n'ayant pas vu la bonne soeur, de plier un instant les genoux devant ce même autel où j'avais prié à ses côtés. Je me rendis à la chapelle du Boulevart. Le sort m'y réservait une surprise, que dans la disposition d'esprit où j'étais je fus tentée de regarder comme une visible faveur du ciel.
Le saint lieu que j'allai visiter n'était point en ce moment solitaire; il s'y faisait un service pour une jeune fille enlevée à ses parens au moment où un hymen heureux allait l'unir à l'amant de leur choix. J'appris ces détails au milieu de la foule rassemblée devant l'église. J'approche, et j'aperçois, appuyé contre un banc, et dans l'attitude d'un accablement profond, sous l'uniforme de sous-officier d'un régiment d'élite du nouveau régime, le fils bien-aimé de la baronne de L***, Léopold…, celui que j'avais cru mort à Waterloo. Mon premier mouvement fut tout de joie et de bonheur, le second de réflexion si terrible que mon sang reflua vers mon coeur, et que je crus expirer au pied du cercueil où je m'étais agenouillée. Léopold était placé de façon à ne pas me reconnaître, tandis qu'aucun de ses mouvemens ne pouvait m'échapper. Je pouvais lire sur ses traits toutes les émotions de son âme ardente. Il jetait quelquefois autour de lui de ces regards vagues et mélancoliques qui ne voient pas. Plus souvent encore ses yeux restaient fixés sur le côté de l'église où se trouvait un groupe des filles de Saint-Vincent-de-Paul, et alors quelques larmes coulaient de sa paupière. Le fier jeune homme ne s'agenouillait point; mais sa noble tête se penchait sur ses mains saintement et convulsivement rapprochées… Il prie pour lui et il pense à moi, me disait mon coeur, et mon coeur ne me trompait point.
Quelle incroyable confusion de sentimens! Retrouver si soudainement celui que j'avais aimé, dont j'avais pleuré la mort! le retrouver dans un saint lieu, où le souvenir d'un plus vif et plus solennel attachement appelait mes larmes! Ce rayon d'un bonheur inattendu et d'une douce surprise venant éclairer l'abîme de mon désespoir, il y avait là de quoi bouleverser ma raison, déjà si facile à égarer. Je n'eus ni la force de me lever ni de me faire reconnaître par Léopold, qui sortit avant la messe finie; je le vis s'éloigner, et, lorsque les battans de l'église retombèrent sur lui, il se fit comme un bruit confus dans ma tête. Immobile, je regardais le catafalque; j'écoutais les chants religieux, et je me disais: «C'est une vision: Léopold n'est-il pas tombé au milieu des carrés de la jeune garde?»
La messe venait de finir: j'étais toujours dans la même attitude. La femme qui vint ranger les chaises me crut évanouie, et, me prenant pour une parente de la jeune défunte, dont on venait de célébrer les obsèques, m'offrit des soins avec beaucoup de bienveillance. Je sortis de la chapelle dans un état singulier de faiblesse et d'exaltation tout ensemble. Léopold existait… je venais de le voir… je l'avais laissé s'éloigner sans lui ouvrir mon âme!… Qu'était-il devenu?… mille pensées contraires augmentaient mes regrets. Léopold portait l'uniforme d'un corps d'élite… il a donc passé par bien des vicissitudes!… Comment les savoir? comment les apprendre de lui-même?…
Je sortis de l'église dans cette perplexité. Au moment même, je fus arrêtée par un ami de Mme de La Valette, qui m'apprit que le général Mouton venait d'être arrêté à Mont-Brisson, de là transféré à Lyon, et traduit devant un conseil de guerre. «Madame de La Valette est au désespoir, me dit-il; je veux vous montrer sa lettre.» Je lui donnai mon adresse, en ajoutant que mon intention avait été de retourner à Bruxelles, mais que cet événement changeait mon itinéraire, et que j'allais partir pour Lyon dans la nuit même, si l'on croyait que ma présence pût être de quelque secours ou de quelque consolation à notre amie. «Ah! vous la sauverez peut-être, me dit le messager; mais je ne dois pas cependant vous engager à ce parti: je crois votre départ pour la Belgique plus impérieux pour votre repos.»
C'était juste me dire ce qui pouvait me décider à partir sans délai pour une autre destination; car il y a souvent quelque chose de si peu féminin dans mon caractère, que je rougirais de moi-même si je pouvais reculer pour une chance de danger ou céder à une menace. Chez moi, pourtant, ce n'est pas dureté: nul coeur ne s'ouvre plus facilement à la plainte et ne compatit avec plus d'abandon au malheur. D'où vient donc ce mépris des dangers?… d'où vient cet instinct de courage, cette espèce de vocation pour la gloire, qui semblait rendre inévitable mon amour pour le brave des braves? L'ami de Mme de La Valette cessa de combattre une résolution qu'il vit sortir d'une volonté si ferme; il promit, en conséquence, de m'apporter le soir même deux lettres et autres papiers, s'excusant toutefois de ne pouvoir, comme je l'en priais, se charger d'arrêter ma place et de m'accompagner au bureau des passeports. Je crus découvrir dans ce refus une arrière-pensée; elle me parut lâche et presque perfide. Mais comme une ancienne estime ne me permettait pas de garder un soupçon avec M***, je lui témoignai ma surprise, et cet ami dévoué me donna, par sa sincérité, lieu de l'estimer encore plus.
«Si vous éprouviez, me dit-il, des malheurs que la fortune peut soulager, notre amie commune sait que la mienne lui appartient; mais je suis père, et, gardant religieusement mes souvenirs, j'y ai voué un culte invariable, mais prudent.
L'on ne me verra point, en indigne adversaire,
D'un facile triomphe insulter le malheur,
Et des Dieux inconnus, adorateur vulgaire,
Leur porter de mes voeux l'hommage adulateur.
«Mais la chance d'un délit politique m'effraya pour ma famille; je recule devant l'idée de la proscription, parce que je porte avec moi des destinées chères et sacrées. La secousse que la France vient d'éprouver a été violente, et les précautions sont naturellement au niveau des périls qu'on peut craindre.