«—Mais je ne conspire point, m'écriai-je en l'interrompant; Mme de La
Valette non plus.

«—Non, mais elle en est soupçonnée; son mari subit une détention politique: vous écrivez, vous agissez pour un proscrit; une lettre peut s'intercepter; croyez-moi, on peut, par une seule imprudence, faire beaucoup de malheureux.»

Pendant que ce généreux, mais prudent ami de nos braves me parlait, il s'élevait en mon âme une confusion de pensées rétrogrades, de réflexions et de regrets, de souhaits inutiles, qui, malgré moi, me firent verser d'amères larmes. L'ami de Mme La Valette les comprit en partie, et sut y compatir, mais rien ne pouvant changer ma résolution prise, je ne crus pas aussi lui devoir une entière confidence de mes réflexions qui dérivaient des siennes, et dont Léopold était aussi l'objet. Si, par la position où j'avais trouvé ce dernier, je n'eusse eu des craintes sur sa fortune, cette position déjà m'eût défendu de chercher à réveiller nos souvenirs; et depuis les explications de l'ami de Mme de La Valette, je sentais plus encore que je devais au repos de Léopold le sacrifice de mon désir de le voir, ne pouvant y immoler mes liaisons, et craignant que la sienne avec moi ne lui fût un reproche aux yeux de ses nouveaux chefs.

Ma vie n'a presque été qu'une scène continuelle d'égaremens et de faiblesses; mais je me rappelle avoir eu une plus forte lutte à soutenir contre mon coeur et la raison; la dernière triompha, et je partis la nuit même pour Lyon, après avoir écrit à Léopold les lignes suivantes:

«Vous vivez, cher Léopold; comment se fait-il que, du 18 juin 1815 au commencement de 1816, je l'aie ignoré? tandis que le lieu où je vous ai vu hier, vos regards, votre attitude, tout m'a prouvé que vous n'avez rien ignoré de ce que j'ai souffert d'angoisses et de désespoir. J'étais bien près de vous hier: jugez de l'effort qu'il a dû m'en coûter pour ne vous point dire: Et moi aussi, je vis encore! mais le lieu, mon deuil, et… votre uniforme m'en ont empêchée. Quand vous recevrez celle-ci, j'aurai quitté Paris; je vous écrirai de Bruxelles, peut-être même je reviendrai à Paris, sous peu. Vous pouvez m'écrire chez Mme Louis, rue d'Anjou-Saint-Honoré, où nous avions le projet de loger votre aimable et malheureuse mère, avant le départ qui l'enleva à votre filial amour et à ma tendre amitié. Parlez-moi de vous, cher Léopold; dites-moi tout, tout ce qui vous est arrivé depuis huit mois; déposez encore toutes vos peines dans le coeur de votre seconde mère.

«IDA.»

Je fis porter cette lettre à l'hôtel au nom de la famille que portait le fils du général D***, avec ordre de ne la remettre qu'à lui-même. La commission fut parfaitement exécutée; et à peine étais-je à Lyon, que mon amie me fit passer une réponse de Léopold, que je placerai peut-être plus loin pour ne pas interrompre le fil des événemens, et que cependant je ne crois pas devoir taire, pour les rapports que plusieurs détails de cette longue épître ont avec les événemens du 18 juin, et quelques éclaircissemens qu'elle donne sur les principaux personnages. Je me mis dans le courrier pour Lyon, et fis ces cent dix-huit lieues comme tant de fois j'en avais fait cinq et six cents, sans m'occuper d'autre chose que du but de ma cause. Je descendis à l'hôtel des Célestins; l'arrestation de Duvernet était le bruit du jour, et la généralité du public en paraissait consternée. C'est une chose à remarquer que l'intérêt qu'inspirent aux gens de tous les partis les victimes de leur opinion: s'ils étaient haïs par le parti qui les punissait, cette haine n'osait se montrer à découvert chez les particuliers; il y avait chez les royalistes les plus exaltés comme une espèce de pudeur politique, qui leur faisait cacher leur joie sous les dehors d'une généreuse compassion. Toutes les personnes que j'ai vues, pendant mon séjour à Lyon, paraissaient plaindre sincèrement le général Mouton-Duvernet. Je me fis conduire chez Mme La Valette, je la trouvai très agitée, mais résolue: «Je suis observée, me disait-elle; la police a l'oeil sur toutes mes démarches; mon mari est déjà en sa puissance, je voudrais l'instruire d'une chose bien essentielle. Je connais bien votre coeur, ma chère Saint-Elme, mais le mien se fait un scrupule de vous associer à mes dangers et à mes peines.»

Je la rassurai entièrement et sus lui persuader que, loin de me déplaire, un voyage à Marseille me convenait, puisque j'avais encore quelques intérêts à régler. Alors Mme de La Valette me donna mes instructions. Son mari était détenu au château d'If, mais avec la liberté de se promener une heure par jour; il s'agissait de lui faire tenir une lettre importante et d'en recevoir la réponse. Je le promis à l'admirable femme dont je recueillais la confidence; elle se jeta dans mes bras, en pleurant de reconnaissance; je n'avais plus assez d'argent pour refuser celui qu'elle m'offrit pour le voyage et l'occasion qui pourrait se présenter d'un sacrifice imprévu; mais je puis assurer que l'économie que je n'ai jamais eue pour ma bourse, je l'eus pour celle de l'amitié. Oui, l'économie me parut un bonheur, lorsque plus tard un nouveau malheur ayant privé mon amie de sa liberté, je pus lui rendre presque la totalité d'une somme qui lui devenait bien précieuse dans cette cruelle circonstance.

Je partis pour Marseille, après avoir écrit à l'ami du célèbre Oberkampf tout ce que j'avais recueilli d'un peu rassurant sur l'objet de son inquiétude; madame de La Valette y joignit deux lignes, exaltant auprès de Sabatier le mérite de la démarche que j'allais faire pour elle. Cette lettre fut retrouvée en 1818 dans, mes papiers, et me causa de fort ennuyeuses recherches, comme on le verra plus tard. Arrivée à Marseille, je descendis à la même auberge, où quatorze années avant, emportée par des folies moins sérieuses, j'avais fait un traité d'alliance avec une troupe ambulante de comédiens… Quel changement, grand Dieu! Quelles réflexions déchirantes ce lieu faisait naître! Le ciel de la Provence est doux, et, aux premiers jours d'avril, les soirées offraient déjà l'aspect d'un beau printemps: rien n'est imposant comme l'avenue d'Aix, deux allées d'arbres énormes, dont l'épais feuillage dérobe entièrement la vue des maisons dont une large avenue les sépare encore. Je comptais me reposer à l'auberge quarante-huit heures, et voir une personne qui devait arriver de Brignolles. Habillée en homme, je sortis pour fuir l'importun tumulte des tables d'hôte; j'emportai mes pensées, mes souvenirs, mes préoccupations ordinaires et extraordinaires. Assise au pied d'un de ces vieux arbres voisins qui avaient attiré mes pas, tous les événemens des dix derniers mois qui venaient de s'écouler se représentaient à moi comme de sinistres présages; cependant, n'ayant plus à perdre que moi-même, et pouvant espérer de servir encore des malheureux et des proscrits, je fis le serment intérieur de leur dévouer ma vie.

CHAPITRE CLXXI.