1828.
CHAPITRE CLXVII.
La soeur Thérèse.—Lettre à D. L***.—Le père de la soeur Thérèse.—Julie.—L'évêque de Vannes, M. de Pancemont.—M. Bernier, évêque d'Orléans.—Fouché.—Conspiration de Georges Cadoudal.—Henriette et sa mère.—Mme de La Valette.—Souvenirs déchirans.—Mort de Julie.—M. Oberkampf, seigneur de Jouy.
Il y avait douze jours que tout était fini pour moi; le monde avait comme disparu sous mes larmes. De mes innombrables souvenirs il ne m'en restait qu'un, celui de l'épouvantable catastrophe qui m'avait tout rendu indifférent. Les illusions qui soutiennent l'existence ne pouvaient arriver jusqu'à mon coeur… Je vivais uniquement sur un tombeau… La bonne soeur à qui j'eus de si touchantes obligations était la seule personne que j'avais voulu voir et entendre, et dont la présence ne me fût pas odieuse. Je n'étais pas rentrée chez moi. Rien n'aurait pu me décider à revoir les lieux où j'aurais rêvé une félicité éteinte dans les flots d'un sang généreux; j'avais choisi un autre appartement près la rue de Vaugirard, pour me rapprocher de ma bonne et pieuse consolatrice: elle avait acquis un empire absolu sur mes volontés, parce qu'elle pleurait à mes larmes. Me consoler eût été blasphémer ma douleur… Ah! j'aimais mon désespoir comme je l'avais aimé; c'était tout ce qui me restait de lui… La bonne soeur venait tous les matins me chercher pour la première messe, que nous allions entendre à la chapelle du boulevart des Invalides; je l'avais suppliée de me laisser le costume sous lequel mon assiduité à l'église pouvait n'exciter aucune curiosité… Pauvre bonne soeur! «Je manque peut-être à la rigidité de quelques réglemens, me disait-elle; Dieu, qui voit les coeurs, sait que le mien attache à cette condescendance pour votre douleur l'espoir de gagner une âme noble, et de la rendre digne de le connaître;» et elle céda… Je ne trompais point sa pieuse bienveillance par d'hypocrites promesses; mais, en voyant ma douleur il était naturel à celle qui attendait tout de la religion qu'elle la crût seule capable de me consoler… D. L*** faisait mille démarches pour me parler. Je l'évitais; mais je lui avais écrit: «Je serai fidèle à ma parole, jamais votre nom ne sortira de ma bouche; mais toutes nos relations sont finies. Puis-je oublier que si vous m'eussiez sacrifié vos abominables devoirs le héros était sauvé?… Ne craignez rien de moi; si jamais la vengeance pouvait lui rendre la vie, alors vous devriez trembler… Renvoyez mes papiers par le porteur. SAINT-ELME.»
D. L*** ne renvoya que mon argent et le peu de bijoux qui me restaient avant le fatal 7 décembre. Je fis peu d'attention alors à mes papiers retenus par lui. Hélas! je ne croyais plus à un lendemain dans ma vie! Quant à ma situation financière, je ne m'en occupais pas davantage; je crois qu'il me restait encore cinq mille francs. N'étais-je pas assez riche pour un avenir que mes voeux ardens et sincères bornaient à quelques heures?… Changer de religion m'a toujours paru une sorte de lâcheté, et je n'y songeais certes pas; mais je n'en priais pas moins avec entraînement avec la bonne soeur. J'étais si fervente qu'elle dut croire à ma vocation. La religion réformée n'admet point la consolation d'invoquer les saints pour protecteurs, et je sentais que dans les grandes amertumes de l'ame une image est comme un appui visible pour les prières adressées aux amis qu'on a perdus… Avec quels élans de foi je pressais sur mon coeur quelques restes des cheveux du guerrier, seul bien qui me restait! J'élevais mes yeux noyés de pleurs vers la sainte pour l'éternel bonheur d'une si noble victime. Je vécus ainsi jusqu'au 22 décembre sans repos et presque sans nourriture, et cependant ne succombant pas à ma douleur. La bonne soeur me croyant à jamais divorcée avec le monde, ne fit aucune tentative pour m'en arracher. Mais je voyais que son ame généreuse se complaisait dans l'espérance de ne me voir, chercher que le ciel pour consolateur, d'adoucissement à mes souffrances que la prière, et des actes de charité pour distraction. J'aime à arrêter ma pensée sur ces jours de deuil!
Soeur Thérèse avait une de ces physionomies douces et expressives qui, sans beauté et sans jeunesse, attirent cependant par leur sourire en causant avec elle dans les courts momens enlevés à ses pieuses occupations: soulagement des infortunés, exercices d'une dévotion sincère. Dans un de ces momens où je témoignai à la bonne soeur ma surprise de la voir si bien instruite des bruits de guerre, de nos victoires, et des grands événemens de l'empire, dans l'effusion de ses confidences et de ses souvenirs, elle me donna les détails suivans qui resserrèrent encore les liens de la reconnaissance qui m'attachaient à elle:
«Vous vous êtes peut-être plus d'une fois étonnée, Madame, de me voir, dans mes obscurs devoirs, si instruite des intérêts terrestres. Hélas! dans la grande famille française, où sont les mères, les épouses, les soeurs, qui ne virent pas un époux, un frère ou un ami succomber avec honneur ou revenir avec gloire, après avoir combattu pour la commune patrie? Bien jeune encore je perdis mon père à la bataille de Friedland; mon frère Philippe fit les campagnes de 1805 et 1806 avec le sixième corps: dans celle de Russie il fut blessé de Viazma à Smolensk où le maréchal Ney combattit dix jours comme un soldat. C'est là qu'il sauva la vie à mon frère, qui serait resté sur le champ de bataille si cet ami du soldat n'eût regardé comme ses enfans les braves associés à sa gloire. Ma famille est de Sarrelouis. Mon frère étant revenu souffrant de ses blessures, voulut y aller finir ses jours avec moi. Notre modique patrimoine eût suffi aux besoins de notre obscure existence. Philippe était l'oracle de nos veillées; on se pressait autour de lui pour entendre les actions héroïques. Alors je lui disais: «Philippe, si l'on se bat encore, je veux être soeur de charité; je veux secourir et consoler ceux qui souffrent.—Je connais ta vocation, disait-il, elle est noble et généreuse.» Lorsque tous les rois armés se levèrent de nouveau contre Napoléon, mon frère courut aux drapeaux. Mais hélas! il périt dans notre dernière campagne. Fidèle à mon voeu, je me fis recevoir soeur de charité, et j'obtins la faveur de me rendre à Mézières. Ah! Madame, c'est là que j'ai entendu les derniers soupirs des moribonds qui ressemblaient encore à des cris de triomphes. Je n'appris la mort de mon frère que plusieurs mois après l'avoir perdu. Ce fut long-temps après l'accumulation de nos derniers désastres, que j'appris l'arrestation du chef de mon pauvre frère, l'arrestation du maréchal Ney. Ah! combien alors je trouvai mon frère heureux de n'avoir pas vécu jusqu'à ce jour funeste! J'aurais donné, croyez-le, ma chère dame, le reste de ma vie pour que le héros eût trouvé comme Philippe la mort du champ de bataille…—Chère bonne Thérèse, ah! je ne veux plus me séparer de vous,» lui répondis-je; et cette promesse partait du fond de mon coeur. Que de maux, en effet, j'eusse évités! si dès lors je me fusse jetée dans les bras de la pieuse fille qui répétait souvent: «Je suis heureuse! car ma vie se passe à secourir et consoler. Vous, si bonne, si naturellement charitable, puisque le monde vous pèse, croyez-moi, cet habit vous sera un abri contre les chagrins. Déjà il soutint votre agonie dans un moment où la terre n'avait point de consolations pour de pareilles douleurs. Lui seul peut consacrer son deuil.
«—Thérèse, bonne Thérèse, ah! vous dites bien, m'écriai-je en pleurant sur son sein; oui, je veux comme vous passer le reste de ma vie à consoler et à secourir…» Ma résolution était sincère. Mais le sort m'attendait encore pour bien d'autres agitations! et le lendemain même du touchant discours de soeur Thérèse, le hasard le plus singulier me rattacha de nouveau à toutes les vicissitudes de ma destinée errante et bizarre.
Ma bonne Thérèse avait promis de venir de grand matin. Je l'attendis long-temps, et avec une impatience bien naturelle dans mon état et après ses promesses. Elle arriva enfin; ses traits étaient altérés. «Je quitte, me dit-elle avec trouble, une femme malade dont l'obstination à repousser toute parole religieuse me chagrine et me désespère. Vous qui avez mieux que moi l'éloquence du monde, ce langage que peut comprendre une malheureuse créature qui n'ose espérer en une miséricorde qu'elle n'invoqua jamais, oh! venez, de grâce, à son secours et au mien.
«—Ma chère soeur, j'y consens. Je vous accompagne.