Que Paula était touchante! et que je fus affligée de combattre sa résolution! Je souffris avec un peu de malaise, je l'avoue, les exhortations des paysannes, compagnes et guides de Paula vers la Sainte-Baume. Oh! qu'il y avait loin de cette bigoterie ignorante et fanatique à la religion compatissante et ignorée de ma soeur Thérèse, que j'aurais voulue pour consolatrice à la malheureuse Paula, humble et douce créature! ses reproches même étaient de la pitié, et ses exhortations pieuses des conseils pour la terre. Ces réflexions m'accablèrent par le contraste, et mes tristes regards suivirent Paula avec un déchirant regret. Je la voyais encore, et, involontairement elle cherchait l'appui des bras de ses compagnes, quand ses pieds délicats heurtaient quelque caillou. Mon coeur se soulevait, et machinalement je tendis les bras vers la fugitive, en lui criant de loin: «Paula! Paula! Paula! revenez, revenez! l'amitié aussi a des consolations!…» Hélas! ma voix se perdait dans les airs! L'éloignement emportait les traces de la pénitente; et, triste, silencieuse, je repris le chemin de la ville, où je trouvai une lettre de Mme de La Valette, qui me fit hâter mon départ. Elle me disait que, «redoutant pour son mari l'effet d'une longue détention, il fallait ne point lui communiquer ses premières instructions, mais simplement savoir s'il se prêterait à une évasion..»
Une demi-heure après avoir lu la lettre, j'étais sur la route du château d'If, où M. de La Valette était détenu. Je ne revis pas sans émotion ce rocher que j'avais visité déjà, où j'avais éprouvé des émotions si diverses. J'allais le visiter en ce moment dans un bien noble but, compatir aux maux de la proscription, fille moi-même d'un proscrit. Dans la patrie de ma mère, occupée par les armées de la république, j'ai allégé le sort de plus d'un émigré poursuivi par les lois et le malheur, en faisant partager ma pitié à des vainqueurs généreux. Les victimes des bouleversemens politiques sont toujours dignes de ce sentiment, parce que l'opinion est la conscience de l'homme, et qu'elle doit être libre comme sa religion. Avec de semblables idées, qui ne me quitteront jamais, on juge de l'ardente activité de mon intérêt pour M. de La Valette. J'abordai le gardien du château, en lui disant que je venais voir la chapelle où fut si long-temps déposé le corps du général Kléber; mais cet homme me prévint qu'il fallait me tenir à l'écart, près de la chapelle, jusqu'à ce qu'on eût amené un prisonnier qu'il attendait.
«On attend un prisonnier! Peut-on savoir qui?
«—Non… Mais c'est encore pour la même cause que le marquis… vous savez? celui qui a tenté de bouleverser la restauration…
«—Non, je ne sais rien ni de l'un ni de l'autre, mon ami; mais je serais bien aise de voir le prisonnier, si cela se peut sans vous compromettre;» et aussitôt une petite générosité fit trouver la chose possible… Le signal se fit entendre; des pas lourds résonnèrent sur l'escalier. «Voilà les gendarmes, me dit le geolier,» et presque aussitôt j'aperçus un homme d'un âge déjà mûr, d'une figure noble et douce, que je reconnus pour l'avoir vu souvent chez le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely. Son visage s'anima au moment où, le cortége faisant halte pour parler au geolier et constater l'écrou, il me découvrit portant la main à mon coeur en signe de compassion et d'intérêt. Son regard répondit au mien de manière à me faire frissonner… Il y avait cependant encore, dans ce coup d'oeil, la délicatesse qui comprend et craint de compromettre.
Le cortége passa au fond du plateau: «C'est là qu'on va le renfermer, me dit le gardien, là, dans la grande chambre après celle du marquis de La Valette: dame c'est la plus belle; rien ne lui manquera que la liberté…» Je suivis mon garde et vis la chapelle et autres lieux qu'on montre aux étrangers, ayant toujours les yeux fixés sur la plus belle chambre et au-dessous. Au retour de l'escorte, un des gendarmes, qui m'avait observée, m'aborda d'un air libre et me dit: «Allons, petite dame, ne restez pas plus long-temps à ce triste château; profitez de notre barque, elle est plus sûre que celle qui vous a amenée, revenez à Marseille sous bonne et sûre escorte.» Malgré ce ton presque ironique, je trouvai de la bonté dans la voix et les regards de ce fonctionnaire armé, et je crus y entrevoir un mystère obligeant, et ne pouvant d'ailleurs rester sans me rendre suspecte, j'acceptai le bras qui m'était offert pour descendre. À peine à moitié du vilain escalier, il m'avait déjà glissé dans la main un papier roulé, accompagné d'un regard qui m'eût fait lui sauter au cou, si ce terrible uniforme de gendarme n'eût été là comme un avertissement de prendre garde même à la pitié… Je répondis par un air de bonté qui témoignait seulement un contentement sensible. Quelle fut mon impatience pendant un long trajet, car la mer était houleuse et haute. J'étais malade à périr, mais mon âme me soutenait; je combattis le mal qui ôte le plus l'énergie, en me disant: Mes amis ont besoin de moi. Tous les hommes de l'escorte furent polis… à leur manière; mais celui qui s'était fait mon cavalier protecteur me témoignait un intérêt qui me semblait, en dépit de ma prévention contre son habit, ne pouvoir naître que de celui qu'il me supposait pour le prisonnier. Je me berçai, comme malgré moi, des plus flatteuses espérances; je dis en secret à l'homme d'armes que je l'attendrais le lendemain sur le port.
«J'y serai en bourgeois,» me dit-il avec empressement. Aussitôt sur le rivage, je courus de la Canobière à la porte d'Aix, et en courant j'ouvris le billet. Voici ce qu'il portait: «Instruisez une famille plongée dans l'affliction, du lieu où gémit le prisonnier; qu'on soit tranquille sur son sort.» J'ai rempli ma mission, et je ne compte que sur la reconnaissance d'une famille consolée.
Le lendemain, à sept heures, j'étais au rendez-vous; j'y trouvai le gendarme; il me dit qu'il avait eu pitié du détenu dont il connaissait les parens, qu'il n'avait pu résister au besoin de le tranquilliser; mais qu'il n'eût jamais pu donner en personne les avis dont le billet me chargeait. Je vis, par son discours, qu'il ne se doutait pas du motif qui m'avait conduite à cette terrible prison d'État, et malgré le mouvement généreux auquel il avait cédé, je ne crus pas devoir mettre sa sensibilité à une épreuve trop contraire à ses cruels devoirs… J'appris, dans une causerie que je tâchai de ne pas rendre trop significative, que l'insurrection dont Lyon fut le théâtre au mois de juin avait été pressentie dès l'arrestation du général Mouton-Duvernet; qu'on surveillait bien des gens imprudens qui ne se croyaient pas éclairés de si près.
À peine avais-je quitté ce gendarme, après des remercîmens bien sincères, que j'écrivis deux lignes à madame de La Valette, ainsi qu'au bon Sabatier, ne pouvant douter qu'ils ne fussent de ceux dont la lanterne sourde de la police éclairait tous les pas. Mes avis parvinrent, mais les choses étaient trop avancées; et, sans aucun projet criminel, madame de La Valette fut compromise et eut à subir, comme je le dirai plus tard, les cruels dangers d'un jugement.
Malgré l'idée que je m'exposais aussi à la surveillance, je songeai à retourner au château d'If, et, le lendemain de grand matin, j'étais encore dans une barque. J'arrivai au moment où M. de La Valette profitait de la liberté qu'il avait de prendre l'air une demi-heure par jour. J'entrevis le prisonnier de la veille, et un imperceptible signe le rassura sur le sort de son billet. Oh! combien je me sentis orgueilleuse de moi-même sur cette triste plate-forme, où les regards de deux prisonniers cherchaient les miens! les uns pour y lire la confirmation d'un service rendu, ceux de l'autre pour y trouver la résolution courageuse prête à le servir également dans ses périls.