Une nouvelle libéralité me rendit le geolier si favorable, que je trouvai presque de l'excès dans sa facilité à me laisser errer librement. Avant de m'avancer vers M. de La Valette, je regardai bien minutieusement autour de moi, pour observer si, dans cette facilité, il n'y avait pas un peu d'espionnage plus habile; mais ma craintive prudence n'était pas méritée. Le Hackinctertof de cette prison d'État était descendu et faisait sa ronde aux autres chambres, j'approchai rapidement vers le bas-côté, où se promenait l'époux de mon amie; il laissa glisser une lettre, que je retins heureusement au moment où un coup de vent allait l'emporter dans la mer. Je serrai vite ce précieux billet, car j'entendis revenir le cerbère du lieu. «Ah! ah! me dit-il, vous faites la causette avec les prisonniers; savez-vous que c'est défendu çà?»
«—Il serait un peu difficile de causer de si haut,» répondis-je, en ajoutant un nouvel argument et plus positif à mon excuse. Cet homme sourit à me faire tressaillir, et je craignis bien d'avoir manqué le but du don en le faisant trop généreux. J'en fus si tourmentée, que je me hâtai presque de fuir du fatal rocher.
Je dois ici faire un aveu: j'éprouve tant d'horreur au nom d'une prison, que je tombai dans des réflexions assez égoïstes sur ma dangereuse manie de me jeter pour les autres dans des menées politiques… Mais comment reculer, quand on espère consoler ou sauver ceux qu'on estime? Monsieur de La Valette me priait de bien dire à sa femme que tout espoir d'évasion était inutile, et que toute tentative serait une charge de plus contre lui; qu'elle ne devait rien entreprendre, qu'il l'exigeait; parce que la crainte des périls où elle pourrait s'exposer, serait pour lui un tourment mille fois plus affreux que la captivité; «et, ajoutait-il, la mienne est très supportable. Laissez-moi subir ici mon jugement; une fois libre, nous quitterons la France pour aller demander asile et repos aux terres de l'hospitalière Amérique.» Hélas! il y trouva, ainsi que sa courageuse compagne, le repos… de la mort!
Munie de cette lettre, et persuadée que je ne pouvais trop me hâter, je résolus de me remettre en route le soir même pour Aix; mais avant je me présentai à l'adresse que m'avait donnée la pauvre Paula, pour réclamer la cassette et les livres désignés dans sa lettre. Je ne fus pas médiocrement surprise de trouver dans la dépositaire des effets de la belle Polonaise, l'amie des deux aimables voyageuses avec qui j'avais fait route lors de mon premier voyage à Marseille: elle ne me reconnut point; mais lorsque je lui eus rappelé la part qu'elle avait prise aux peines du jeune forçat[7], ce ne furent que transports de joie; je n'en connais pas de plus vive que celle qu'on éprouve à retrouver d'une manière inattendue des personnes avec lesquelles notre coeur a eu de certaines sympathies.
Mme Devram me donna des détails pleins d'intérêt sur Paula, détails que sa modestie n'avait pas voulu me confier. Cette Polonaise avait donné des preuves de dévouement à la cause de l'Empereur, au moment où les projets de Murat forcèrent le général Brune au refus un peu dur d'une escorte; Mme Devram ajouta qu'elle s'était vraiment opposée au voeu déraisonnable de Paula, voeu qui lui fut conseillé par une vieille hypocrite, et que, dit Mme Devram, je soupçonne fort d'être cause du triste événement, en prévenant le mari de la Polonaise de l'arrivée du séducteur de sa femme.
«J'ai, me disait Mme Devram, une somme très considérable en dépôt; elle m'a dit d'en faire des distributions, d'en envoyer une grande partie à une dame Dutertre à Aix; mais je n'en ferai rien: Paula terminera bientôt son pélerinage; alors si sa tête n'est pas remise, il n'y a plus d'espoir.
«—Comment! serait-elle privée de sa raison?
«—Vous le demandez! mon Dieu! ne faut-il pas qu'une femme soit plus que folle pour entreprendre pieds nus un voyage de vingt ou trente lieues pour aller passer des nuits à brûler des cierges à une sainte au milieu d'un pays désert, comme si Dieu n'était pas partout? Ma chère, je suis religieuse, mais je ne suis pas pour les démonstrations extérieures. Paula est d'un caractère faible, que d'adroits hypocrites ont exploitée, mais j'espère la revoir; Paula a failli, mais elle est digne de pitié et d'intérêt.
«—Ah! Madame, votre coeur comprend bien le malheur.»
Mme Devram me remit alors un charmant souvenir; c'était un manuscrit de la main de Paula, contenant plusieurs fragmens de contes polonais! Je n'en transcrirai qu'un; il portait en marge des notes curieuses et quelques vers qui respirent l'expression d'une âme noble et élevée, et d'un esprit cultivé. Mme Devram se demandait comment un esprit si distingué avait pu écouter la voix de l'ignorance et de la superstition.