«Paula a dû être bien malheureuse, puisqu'elle en est venue à regarder ce pélerinage comme une consolation; cependant, Madame, je puis vous l'attester, rien ne console du désespoir comme une résolution extraordinaire.
Il me fallut beaucoup de peine pour décider Mme Devram à me permettre de partir la nuit; je ne l'obtins qu'en lui disant qu'il y allait du repos d'une amie bien malheureuse, sans toutefois nommer Mme de La Valette.
À huit heures Mme Devram me conduisit avec son beau-frère à la porte d'Aix, et je repris la route de Lyon, n'ayant laissé en passant qu'un mot à l'adresse de Mme Dutertre, pour être remise à notre pélerine de la Sainte-Baume, et où je lui disais que Mme Devram était restée dépositaire de tout, excepté du charmant recueil qu'elle m'avait remis, et que je conservais comme un précieux souvenir.
À Avignon, le courrier prit un voyageur dont l'esprit singulier me frappa bientôt; ce personnage se mit à raconter une foule d'anecdotes qu'il paraissait avoir puisées à bonne source sur la cour de Napoléon et de Louis XVIII; il parlait avec une égale liberté de l'une et de l'autre, et jouait d'une manière fort originale avec les renommées et les grandeurs. La conversation une fois engagée sur ce ton, notre jeune compagnon se mit à s'écrier, après une foule d'autres propos: «Tenez, voici entr'autres un trait de ce pauvre tyran, lequel trait prouve que celui qui imposait assez durement ses volontés aux monarques et aux nations était au fond aussi bonhomme, dans l'intérieur, qu'un simple particulier. Quelques jours avant que Joséphine quittât les Tuileries, pour la Malmaison, tout dormait dans le palais; mais le repos n'avait pas dû gagner la couche déjà veuve de l'aimable et un peu vaine Joséphine. Elle se laissait aller, dans son appartement, à cette causerie pleine d'abandon et de confiance qui, sans rien ôter à la dignité d'une souveraine, élève dans le secret d'une alcove la plus humble de ses femmes jusqu'au rang d'une amie. La question du divorce était sur le tapis; Joséphine expliquait quelques secrètes particularités de la grande question, et madame R… donnait un timide avis… «Ah! disait l'impératrice, ce que je crains surtout, c'est l'oubli, un oubli absolu. Une femme jeune et belle le captivera, si à ses charmes elle unit quelque esprit, alors loin de lui je n'aurai même pas la consolation de me savoir regrettée, et je ne trouverai dans le faste des stériles honneurs dont on m'entourera que des entraves aux paisibles jouissances d'une obscure fortune.» Madame R… savait qu'on pouvait beaucoup oser avec Joséphine, lorsqu'on avait comme elle son entière confiance, et elle hasarda de lui dire: «Mais Madame parle de l'Empereur comme si elle en était éprise, et…» Joséphine, levant un regard plein de douceur, lui dit: «Vous pensez donc que je n'aime pas Napoléon? bien des gens partagent votre erreur… Détrompez-vous, et croyez qu'il entre dans ma douleur sur ce divorce toutes les amertumes de la rivalité plus encore que l'orgueil blessé de la souveraine… Oui, j'aime Napoléon; s'il se détachait entièrement de moi, je le regretterais avec désespoir: Jeune, il me donna son nom; déjà couvert de tant de gloire, n'était-ce donc que pour m'en faire descendre qu'il m'a élevée sur le premier trône du monde?…
«—Eh bien! cette injustice ne révolte et n'indigne pas Madame?
«—Elle me désespère. Si le coeur qu'il recherche allait ne pas comprendre le sien qui est si sensible, si tendre et si bon? Vous avez l'air d'en douter, disait Joséphine à madame R…; qui faisait une mine d'incrédulité à l'éloge de la bonté impériale, vous avez tort, car Napoléon est d'une nature compatissante et douce; si quelque brusquerie lui échappe, bientôt il se rapproche du coeur qu'il a blessé, avec un génie plein de bonté qui semble égal chez lui à celui du gouvernement et de la gloire. Vous vous rappelez le jour de cette vivacité à laquelle vous faisiez tout à l'heure allusion; eh bien! il vint dans mon cabinet au moment où je m'y attendais le moins, me parla d'Eugène comme si nous n'eussions pas eu le plus léger différend, le nomma son fils, me dit: Je vous aime en lui et lui en vous; sachant ainsi émouvoir mon orgueil maternel jusqu'à l'enthousiasme. Je voulus me jeter aux pieds de celui qui savait consoler si noblement; il me reçut sur son coeur. Puissions-nous, lui dis-je, mon Eugène et moi, être toujours dignes de vous…» Ici un léger bruit se fit entendre sur l'escalier intérieur de l'alcove, et causa une vive émotion à l'Impératrice, en glaçant de frayeur son humble confidente… Après un moment de silence et les yeux fixés sur l'alcove, Joséphine dit en soupirant: «Ce n'est qu'une illusion, déjà j'embrassais une douce chimère; elles naissent facilement dans les coeurs qui aiment et souffrent.» Puis elle ajouta avec amertume: «Depuis long-temps cet escalier n'est plus la routé du bonheur pour Napoléon…» En ce moment une voix tonnante prononça le nom de l'Impératrice, et Napoléon se trouva tout à coup en face de Joséphine. L'Empereur dit gaiement à Joséphine: «Il y a long-temps que je vous écoute; Molière aussi consultait sa servante.»… Joséphine, qui redoutait une humiliation pour sa confidente, dit avec empressement: «Hélas! je ne fais point de pièces de théâtre, et mon plus beau rôle est joué.» Un regard de l'Empereur fit reculer madame R…, qui m'avoua qu'elle se sauva d'abord en courant jusqu'à la dernière antichambre; mais bientôt elle revint doucement se placer dans un dégagement intérieur, d'où elle pouvait entendre et où en effet elle entendit des paroles qui promettaient à Joséphine la certitude d'un attachement et d'une confiance éternels. Un assez long silence succéda à cette scène muette, l'Empereur le rompit le premier. «Vous êtes donc bien sûre de cette femme, pour l'admettre dans une confidence si intime?
«—Oui, et à dire vrai, l'affliction raisonne peu ce qui soulage; mon coeur est si triste, que je n'ai pas la force de me priver du plaisir de parler de mes peines.
«—J'écoutais, j'ai tout entendu, je vous sais gré de tout; mais je n'aime pas que vous vous livriez à ces sortes d'épanchemens… Croyez-moi, au rang où vous et moi sommes élevés, il est possible peut-être de rencontrer un ami; mais il est prudent de ne voir que des valets de louage dans la plupart des gens qui sont bien plus du service de notre fortune que de notre personne. Si votre coeur a besoin de s'ouvrir, n'avez-vous pas un fils?… Le meilleur, le plus digne!…
«—Vous avez raison, dit Joséphine, et vos observations me sont encore des témoignages de votre attachement.
«—Joséphine, cet attachement ne cessera jamais.