Je ne le désignerai donc que sous le nom de Fez…
Le reste de la route jusqu'à Lyon se passa en cruelles réflexions, sur la nouvelle qu'on venait de nous donner. Le courrier qui avait connu le général Mouton lorsqu'il commandait à Lyon, et qui ne tarissait pas en éloges, en arrivant dans la cour de la poste, me dit vivement: «Prenez-garde, car il y a de l'extraordinaire: voilà un régiment de mouchards.» Je vis en effet beaucoup d'hommes qui rôdaient autour des voyageurs qui arrivaient et partaient. Ils se séparaient et se réunissaient en groupe. Notre voiture en fut bientôt entourée. Je vis un de ces hommes me désigner à son acolyte. Je sautai légèrement hors de la malle.
«Vos passeports?
«—Ce n'est pas ici, je pense, qu'on les montre. Je loge aux Célestins; vous voudrez bien vous donner la peine de les y venir chercher, si toutefois vous en avez le droit.» Il faut bien que l'air résolu en impose aux gens qui font un vilain métier; car cet homme se tut et se retira. Je me fis conduire à l'hôtel, et envoyai de suite chez Mme de La Valette. Une heure après j'étais chez elle.
Je réserve les détails de notre entrevue au chapitre suivant.
CHAPITRE CLXXII.
Madame de La Valette.—Sédition de 1816.—L'ami du baron Larrey.—Retour à Bruxelles.—Tournée officieuse.—Vision.—Affligeantes nouvelles.—Mort du duc de Kent.—M. de La Tour-du-Pin, ambassadeur de France près le roi des Pays-Bas.—Le compatriote de Lemot.
Je ne dois pas entrer dans les détails politiques de la conspiration de Lyon, qui éclata au mois de juin 1816. Je me bornerai aux remarques que je pus faire, ainsi que Mme de La Valette que je voyais assidûment, sur l'intérêt général qu'inspirait aux gens les plus honnêtes une insurrection qu'on pourrait appeler celle de la pitié, mais d'une pitié électrique. Le mouvement de Lyon tenait uniquement aux sentimens d'intérêt qu'inspirait le jugement du général Duvernet. Mme de La Valette était courageuse, spirituelle et décidée. Elle prit son parti sur la résignation de son mari. Mais quand je tâchais de lui faire entendre qu'elle risquait son repos pour une impossibilité, elle me répondait: «Il n'est rien dont on ne vienne à bout avec de l'or et surtout avec une volonté.»
Il y avait quelques jours que je me préparais à partir. Je ne voulais pas m'attacher à des projets qui dépassaient l'amitié. Mme de La Valette était une femme fort extraordinaire; souvent, en l'engageant à être prudente, à ne pas hasarder des démarches ni entretenir des relations qui pourraient élever des charges contre elle, elle ne faisait que prendre plus de résolution à les affronter: on eût dit qu'elle se plaisait surtout à défier la fortune.
Mme de La Valette voyait beaucoup de monde; nous étions au 28 mai, et ce jour-là il y avait eu chez elle une réunion plus nombreuse qu'à l'ordinaire. On m'apporta une lettre; elle était de Sabatier. Comme il n'y pouvait avoir indiscrétion, je le nommai, et une des personnes présentes me dit: «Savez-vous s'il est parent du célèbre Sabatier, chirurgien des Invalides, qui forma notre brave Larrey?» Je lui dis ce que je savais, et sans décider la question de la parenté des Sabatier. Ce commencement de conversation nous amena à parler beaucoup de l'intrépide baron Larrey.