J'ai dit déjà que M. le baron Larrey était la providence de nos militaires blessés: il en était aussi le défenseur. Voici encore un trait qui me fut alors rappelé, et que je me fais un devoir de ne pas omettre. Après les batailles de Bautzen, nos jeunes conscrits blessés, qui avaient fait leur apprentissage sur un si terrible champ de bataille, avaient été accusés d'une lâche et volontaire mutilation: Larrey indigné (et qui mieux que lui pouvait attester un courage dont il avait vu les preuves jusque sous la mitraille ennemie?), Larrey rassembla tous les chirurgiens supérieurs, et démontra la glorieuse légalité des blessures. Napoléon, en lisant le rapport du jour, rendit justice au courage calomnié, et surtout à l'homme généreux qui à toutes ses autres vertus joignait encore le courage de dire la vérité.
«Ah! Monsieur, dis-je au compatriote du baron Larrey, l'humanité et la gloire lui doivent des autels! J'ai parcouru presque tous les pays où nos armées ont passé, et dans presque tous retentit ce nom du chirurgien en chef, ce nom pacifique et immortel. En Italie, à Venise surtout, on n'en parle encore qu'avec attendrissement. Dans le Frioul, ses prodiges furent encore plus admirés. Mais le beau trait de cette vie d'héroïsme et de bienfaits, c'est celui que le maréchal Ney me raconta plusieurs fois: à la bataille d'Aboukir, où Larrey donna, ainsi que le général en chef, ses chevaux pour le transport des blessés, c'est là qu'il opéra le général Fugières, sous le canon, et que Bonaparte lui remit l'épée que Fugières lui avait offerte, en ajoutant au don des mots que l'avenir a rendus prophétiques[8].»
Je parlais avec beaucoup de feu dans cette réunion d'amis dévoués à la même cause. J'y produisis l'effet que souvent j'avais produit avant la fatale catastrophe de 1815: c'est de me faire croire profondément initiée aux secrets politiques, tandis que mon coeur et mon singulier caractère furent uniquement cause de ce que j'en appris pour ainsi dire par accident. La personne qui m'avait particulièrement adressé la parole au sujet du baron Larrey était un riche propriétaire des Hautes-Pyrénées, près de Bagnières. Il était parent par alliance d'un des Girondins condamnés par les comités révolutionnaires, et que le célèbre Laréveillière-Lepeaux accompagnait, dans un sublime dévouement, jusqu'aux pieds de l'échafaud. On parla et on s'inquiéta beaucoup dans cette soirée du sort du général Mouton. Je crus deviner un projet de le soustraire à sa sentence, et j'avoue que je m'y serais dévouée s'il n'eût fallu que ranimer des souvenirs, stimuler un zèle courageux, pour arracher un brave militaire à la mort; mais je crus démêler d'autres intérêts, d'autres vues, et le soir même je prévins Mme de La Valette de mes appréhensions et de ma ferme résolution de partir.
«Je serais fâchée, me dit Mme de La Valette, de vous retenir, d'autant plus qu'en partant vous pourrez me rendre des services qui n'ont rien de contraire aux règles de conduite que vous vous êtes imposées; vous ne refuserez pas de remettre plusieurs lettres que je ne veux pas envoyer par la poste, et que je ne peux confier qu'à votre sûre amitié.» Je me chargeai de toutes; toutes étaient confiées ouvertes, et non seulement je n'en lus aucune, mais, aussitôt remises, j'oubliai l'adresse. Ces lettres me firent faire de singuliers détours, et il fallut ma grande habitude de courir en voiture, à cheval, en diligence et en poste, sur les grands chemins, pour ne pas prendre en ennui mes courses de Paris, d'où il me fallut aller en premier au Bourget, à Verte-Feuille, à Soissons, à Laon, à Avesnes, d'où enfin je me rendis à Mons, et de là à Bruxelles.
J'arrivai dans cette dernière ville le 18 juillet, malade de corps et d'esprit, et presque folle de l'accumulation de tant de souvenirs, et, malgré mon caractère résolu, dans un accablement mortel; je me mis au lit dans cette disposition d'esprit où Macbeth dit que l'homme le plus fort est à charge à lui-même. Je restai sans fermer l'oeil jusqu'à près de deux heures; enfin, endormie de fatigue et de souffrance, j'avais pleuré, prié, en pensant à ma bonne soeur Thérèse et aux peines que Léopold aurait éprouvées à la lecture de ma lettre, qui lui avait appris ma présence près de lui et mon départ sans le voir. Je ne puis attribuer qu'à ce chaos d'agitations le rêve terrible qui précéda mon réveil… Je me crus au bras de Léopold, dans un souterrain à peine éclairé par quelques lampes. Une réunion nombreuse d'hommes vêtus bizarrement l'encombrait; ils parlaient entre eux; Léopold me serre vivement dans ses bras, puis me repousse loin de lui; le groupe d'hommes se sépare, et au milieu paraît un piquet militaire; je veux m'élancer au devant de Léopold, je ne puis… Mes cheveux se hérissent, ma langue glacée me refuse un son; une détonation me fait tomber et me réveille; ma lampe de nuit était éteinte, et je n'eus ni la force ni le courage de me lever pour la ranimer; j'aurais craint de heurter un cadavre… À ce moment, l'horloge de Saint-Gudule sonna cinq heures… Ah! me dis-je, étouffant de sanglots, le jour est si peu avancé, ce n'est qu'un rêve… Oui, Dieu de miséricorde, faites que ce ne soit qu'un rêve et non un épouvantable pressentiment… Cinq heures… Oh! non, non… J'étais réellement éveillée, le jour commençait à poindre à travers les volets et les doubles rideaux; tout à coup il passa comme un nuage devant mes yeux, et il me sembla entendre une voix, une voix chérie, bien connue, murmurer 7 heures, 7 décembre… Je jetai, non pas un cri d'effroi, mais une plaintive prière; mon égarement fut tel, que je tendis les bras, que j'invoquai une ombre adorée, une ombre illustre…
Je n'ai eu que bien rarement le soulagement de perdre connaissance dans une grande douleur, mais j'éprouvai un anéantissement si total après cette terrible émotion, que lorsqu'à huit heures la servante m'apporta le déjeûner, elle recula d'épouvante, en jetant les yeux sur mon visage pâle et altéré, et m'en demanda la cause. Il me fut impossible de lui répondre autrement que par des larmes. Cette fille était bonne, les Français étaient très aimés en Belgique, surtout à Bruxelles; je passais pour une veuve de militaire, mort à Waterloo; cette fille se mit près de mon lit, me prodigua tous les soins d'un intérêt touchant. La pauvre Marianne ne pouvait prévoir qu'elle manquerait le but, en me donnant des nouvelles arrivées de France, qu'elle supposait être ma patrie, et elle me remit une lettre qui m'apprenait l'arrestation de mon imprudente amie madame de La Valette[9]. La lettre était du compatriote du baron Larrey; il me mandait d'être sans aucune inquiétude, qu'il était sûr de la non-participation de son amie à l'insurrection, et que je pouvais compter sur une prochaine lettre qui m'annoncerait la mise en liberté. En effet, quinze jours après, une seconde lettre de la même personne en renfermait une de madame de La Valette elle-même, où elle m'annonçait son acquittement et sa résolution de partir pour l'Amérique.
«Je vous trouverai à Bruxelles avec mon mari et mes enfans; nous nous exilons tous, m'écrivit-elle; hélas! que n'avons-nous pu y conduire l'infortuné Duvernet; vous savez, sans doute, que le conseil de guerre le condamna à mort, que le conseil de révision a confirmé la sentence et qu'elle a eu sa terrible exécution le 19 juillet, à cinq heures du matin… Mouton-Duvernet est mort avec le courageux sang-froid du champ de bataille, et la fermeté énergique qui brilla dans son discours à la tribune nationale, et qui fut cause de sa condamnation. Mon amie, venez avec nous, nous voguerons en famille vers les libres rivages du Nouveau-Monde; votre coeur y trouvera des souvenirs et votre esprit des inspirations sous le toit hospitalier des proscrits. Dans quinze jours nous vous embrasserons à Bruxelles.»
J'avais lu machinalement la fin de cette lettre, car le récit de la mort de Duvernet m'avait absorbée. J'étais seule, assise au secrétaire. Je ne rougis pas d'avouer que cette singulière coïncidence d'une catastrophe avec un rêve encore présent me causa une sorte de terreur qui me fit fermer les yeux et rester immobile, comme si j'eusse craint de voir autour de moi… Heureusement qu'on vint, en portant les lumières, me rendre à moi-même… Je passai plusieurs jours sans sortir; je n'avais encore donné à aucune de mes connaissances avis de mon arrivée à Bruxelles; j'avais même poussé cette négligence à ne pas m'informer du duc de Kent: j'eus la douleur d'apprendre qu'il était alité et fort dangereusement malade. Ce chagrin me fit sortir de mon apathique léthargie. L'idée qu'une mort prématurée allait frapper cet homme si bon, si bienveillant et si aimable, me causa une agitation nouvelle qui sauva peut-être ma vie et ma raison, en me rendant le bienfait des larmes. Si la femme célèbre qui a peint d'une manière si touchante les souffrances de l'infortunée Lavalière; si madame de Genlis a raison en disant: que toutes les larmes viennent du coeur, et que pleurer c'est aimer, j'aimais le prince anglais; car sa mort m'a fait verser des pleurs, et, je puis l'assurer, sans que mon intérêt y entrât pour la moindre chose. Hélas! les belles qualités de l'âme sont si rares, que les voir enlevées à la terre, dans la personne de ceux qui les possèdent, peut causer des regrets plus désintéressés et plus purs que les regrets de l'amour. Mon plus pénible sentiment, pendant la cruelle maladie du duc de Kent, était qu'il ignorât la part que mon coeur prenait à ses souffrances. Hélas! de bien vives inquiétudes vinrent y donner le change; mais il me faut un moment revenir sur mes pas.
Dans mes nombreuses tournées en France, j'avais eu le bonheur d'être utile à une honnête famille d'Amiens, où M. de La Tour-du-Pin était alors préfet. Cette famille, restée très royaliste, avait éprouvé je ne sais quelle difficulté avec un employé subalterne. Bien qu'il ne fût pas encore question alors de la cause des Bourbons, ces bonnes gens se figurèrent que le préfet, fils d'un noble père dont la tête tomba sous la hache révolutionnaire[10], et proscrit lui-même, ne sévirait pas contre d'anciens serviteurs de Louis XVI; mais l'employé eut le dessus, et il assura que M. de La Tour-du-Pin était trop zélé serviteur de Napoléon pour manquer à un devoir de dévouement; et soit que le préfet fût ou même ne fût nullement instruit de la vérité, les pauvres braves gens en furent pour le regret d'avoir compté sur sa protection. L'employé avait répété qu'il n'y avait pas en France un préfet plus zélé pour l'Empereur que M. de La Tour-du-Pin, et je trouverais cela naturel et honorable, car cela était de la reconnaissance, pour l'homme qui lui avait rendu une patrie. J'éprouvai je ne sais quelle satisfaction quand je sus que M. de La Tour-du-Pin était nommé ministre de France près le roi des Pays-Bas. Le moment où il arriva à Bruxelles était bien critique pour quelques Français proscrits. «Toutes ces infortunes trouveront, me disais-je, auprès de lui aide et protection. Il est une pitié que dans tous les partis les nobles coeurs peuvent ressentir; et la compassion peut toujours s'accorder avec les devoirs.»
J'étais donc fort contente de l'arrivée de M. de La Tour-du-Pin, et avec ma malheureuse irréflexion me voilà écrivant, implorant, recommandant auprès du nouvel ambassadeur. Il me semblait que j'allais être utile à tous mes compatriotes. Ces belles espérances s'évanouirent bientôt, et peut-être fut-il heureux pour moi de rencontrer un ami dont la prudence calma mon empressement en m'assurant, sur des témoignages irrécusables, «que M. de La Tour-du-Pin paraissait tellement pénétré du besoin de constater son dévouement au nouvel ordre de choses en France, que nos exilés quels qu'ils fussent ne devaient compter que sur eux-mêmes.