«—Vous croyez?

«—J'en suis trop certain.

«—Ah! mon Dieu! je ne pourrai donc rien pour mes amis!» fut la pensée qui vint m'accabler.

J'avais cédé le logement où j'étais descendue lors de ma première arrivée de Paris, à deux officiers dont l'un était parent de Lemot qui avait fait mon portrait[11]. Il m'en avait parlé, et son amitié avec un homme dont j'avais été l'amie m'inspira un intérêt d'autant plus sincère que l'objet en était plus à plaindre. Ce militaire, jeune encore, laissait en France une femme qu'il adorait trop pour lui faire partager son exil, et il n'avait pas assez de force d'âme pour se consoler de son absence. Cet officier allait partir pour Anvers avec un compatriote. Je les avais vus un moment la veille. Je ne rendrai jamais l'effroi dont nous fûmes saisis, en trouvant, au lieu des personnes que nous allâmes visiter ensemble, ce billet:

«Nous serons embarqués quand vous recevrez cet avis. Nous sommes bien aises de ne vous avoir jamais instruite du véritable motif de notre séjour à Bruxelles. Recevez nos remercîmens du reste de vos soins obligeans.

«FERDINAND D***.»

«Ah! dis-je, ils sont arrêtés, et ce billet est une sauvegarde imaginée contre le soupçon de complicité dans quelque conspiration imaginaire.» M. *** me calma de son mieux; mais on nous observait déjà. Je le priai de me quitter. «Ne nous attirons pas les honneurs de la persécution, me dit-il; promettez-moi d'être prudente.» Il avait fait venir son cabriolet à la porte, et me força de me laisser reconduire à mon hôtel: ce que je fis. Mais je lui promis aussi d'être fort tranquille, fort circonspecte, de dîner dans ma chambre, de ne pas sortir. Cela eût été sage, raisonnable; je n'en fis rien, et l'on verra dans le chapitre suivant les nouveaux et fâcheux effets de mon malheureux caractère.

CHAPITRE CLXXIII.

La table d'hôte.—L'étranger mystérieux.—Dispute militaire avec des
Anglais.—Détails sur Napoléon.—Surprise nouvelle de Paula.

En rentrant à l'hôtel, j'avais trouvé tout le monde dans la cour, rassemblé autour d'une diligence. Je m'approchai aussi pour voir descendre les voyageurs: il y avait plusieurs Anglais. La douleur que j'avais éprouvée de la mort récente de l'aimable frère du roi d'Angleterre adoucissait beaucoup ma prévention et, il faut le dire, ma haine contre les vainqueurs de Waterloo. Aussi, quoiqu'il y eût réellement de ces caricatures britanniques qui, malgré leur gravité, provoquent un rire difficile à réprimer, je m'abstins de l'hilarité générale. Là, parmi ces voyageurs, il se trouvait, avec deux ou trois autres personnes, un vieillard du plus vénérable aspect. Les cheveux blancs font sur moi un subit et inévitable effet. L'étranger m'observait avec une curiosité bienveillante: il s'était approché de moi, et cherchait à entamer la conversation. Comme j'étais sous mon vêtement d'homme, il me donna le titre de Monsieur. Je le remerciai du respect qu'il portait à mon travestissement. «Mais, lui dis-je, ayant droit de le porter, et nul motif pour me cacher, je vous prie de m'appeler Madame.