«—Êtes-vous ici depuis quelque temps,» me demanda-t-il, en me remerciant par une légère pression de la main du regret que je venais de lui exprimer. «Vous connaissez Ney; je le vois à la manière dont vous en parlez. Savez-vous que son fils est ici?

«—Oh! oui, je serais bien heureuse de voir le fils du héros qui sauva tant de Français dans cette fatale campagne de Russie, de celui qui redevenait soldat en restant général! Ah! je veux voir le fils de Ney et lui dire: «Si les regrets et le sort vous conduisent en d'autres climats, n'oubliez jamais la France! que jamais d'autres drapeaux ne reçoivent vos sermens! Vivez digne de votre illustre père, et conservez le droit de répéter avec un orgueil patriotique: Le sang dont je sors a coulé pour la France.»

La maison aurait pu crouler, qu'animée comme je l'étais je n'aurais rien entendu. La foule des voyageurs s'était augmentée, et l'on se mit très-bruyamment à table. Le hasard malheureusement me plaça à côté d'un de ces nombreux Anglais venus pour visiter le champ de bataille de Waterloo: il parlait exclusivement sa langue avec ses compatriotes; mais j'en savais assez pour que la conversation et son triste sujet me causassent une nouvelle impatience. Je n'y tenais plus, et voulant éviter un éclat, je fis un mouvement pour me lever. L'étranger n'avait pu se méprendre sur l'impression que produisaient sur moi tous ces discours; mais ne sachant pas l'anglais, il me retint pour me demander:

«Mais quels sont ces discours?

«—Un indigne tissu de mensonges,» m'écriai-je à haute voix, en me levant et en désignant les Anglais. Je dois l'avouer à leur éloge, en reconnaissant une femme dans l'auteur de cette violente sortie, ils se conduisirent avec un honorable sentiment de convenance et de respect. L'un de ces Messieurs m'adressa la parole en anglais; les autres me regardèrent avec curiosité.

«—Je comprends l'anglais; j'accepte vos excuses, répondis-je, et vous prie de recevoir les miennes sur un mouvement dont je n'ai pas été maîtresse. Mais des militaires, des gens d'honneur doivent-ils oublier le respect dû à la valeur malheureuse? Vous étiez, dites-vous, à Édimbourg au 18 juin, et moi, Messieurs, j'étais à Waterloo. Jugez donc qui de nous a le droit de parler des faits de cette mémorable journée?» Tout le monde me regarda avec étonnement. Les Anglais se levèrent, me saluèrent respectueusement, à l'exception d'un seul, à la figure blafarde, à la plus ridicule tournure. Il n'était pas du tout content de moi ni de ses compatriotes.

Je me retirai dans ma chambre; elle était au premier, et donnait sur la cour. Mon blond ennemi, car l'Anglais boudeur était blond, se promenait en long et en large. Je ne pouvais lever les yeux sans rencontrer ses regards de colère. Il commençait à me beaucoup ennuyer, et j'allais descendre le lui dire, quand mon aimable vieillard vint frapper à ma porte, et me demander la permission d'entrer. «Soyez assez bon, lui dis-je, pour ne pas me condamner sans m'entendre; vous ne sauriez croire combien j'ai besoin de penser que vous ne me désapprouverez pas.» Il me rassura, me faisant toutefois sentir mon imprudence, et m'engageant à plus de circonspection. Je le lui promis; on va voir comment je tins parole. Il me proposa de faire un tour sur le port; j'y consentis. Chemin faisant, il me demanda la permission d'entrer un moment chez un ami où il était certain de savoir si le fils du maréchal se trouvait à Bruxelles ou non. Je l'en priai, et me promenai en l'attendant. Du plus loin que je l'aperçus revenant, je m'écriai: «Hé bien?

«—Il est parti hier; il est en sûreté.»

Ce mot, en me laissant supposer l'existence d'un péril, ne me fit sentir que le bonheur d'y voir dérobé le fils du maréchal par son prompt éloignement, et oublier mon regret de ne point le voir.

Nous décidâmes d'aller au petit théâtre du parc.