«Ne parlez pas haut, me dit M. Brihaut, et je défie qu'on vous connaisse. Si je rencontre quelque ami, vous serez un jeune Suédois, ne sachant ni le français ni le flamand.» Je cédai à cet obligeant empressement pour me distraire. En entrant dans le parc, j'aperçus au milieu de cinq ou six jeunes gens l'Anglais en question. Sitôt qu'il me vit, son visage pâle et insignifiant s'anima. Il s'approcha des jeunes gens, leur parla en assez mauvais français de ses fureurs politiques; le mot de Waterloo retentit à mon oreille. Un jeune Français là présent mit dans la discussion toute la prévention du parti qu'il aimait, et l'Anglais toute l'injustice de la haine nationale, et celui-ci ne proférait pas une parole sans me regarder, comme pour me braver. M. Brihaut voulut m'entraîner, et j'allais céder à ses sages observations; mais il était écrit là-haut que je n'échapperais à aucune extravagance. L'Anglais me voyant m'éloigner me poursuivit de cette nouvelle apostrophe: «Quoi! vous ne pensez pas que lord Wellington soit le plus grand général de l'Europe?

«—Votre Wellington d'un mot pouvait sauver un héros; mais ce mot, il ne l'a pas dit.

«—Vous parlez de Ney; lord Wellington a bien fait de ne pas prendre pitié de son crime.»

Rapide comme la pensée, je m'élance vers l'Anglais, et lui applique un soufflet qui, à la surprise et à la force du coup, fixe mon adversaire sur la place.

«Jamais, m'écriai-je en le regardant avec fierté, un Anglais ne prononcera, du moins en ma présence, une si barbare brutalité.» On fit cercle autour de nous. M. Brihaut montrait une vive inquiétude et voulait m'entraîner. L'Anglais s'était relevé et prononçait le mot de boxer. Ma voix avait trahi mon sexe, et tout ce qui était là se moquait du brave.

«Eh bien, puisque je ne puis me battre, moi, elle doit me faire des excuses.

«—Des excuses! poltron que vous êtes; ne profitez pas du prétexte, et vous verrez si je fais bien les honneurs de mon habit. Si vous préférez garder le soufflet, qu'il vous apprenne à mieux parler des militaires français, à respecter le malheur et la gloire.»

À ce langage et à la véhémence de mon action, l'auditoire resta muet. L'Anglais répéta le mot boxer. Alors un rire général éclata, et, profitant du brouhaha qu'on faisait autour du pauvre champion britannique, je m'éloignai lestement du champ de bataille; mais, comme mes extravagances ne peuvent se faire à demi, j'eus soin, auparavant, de jeter ma carte dans le chapeau de mon ennemi. J'étais dans une agitation terrible. Le bon M. Brihaut employait vainement son éloquence pour me calmer. «Je devrais partir ce soir, me dit-il; mais vous m'inquiétez. Comment, avec une figure si douce, se conduire en véritable virago!

«—Je fais mon possible pour la calmer; mais avec cet habit cela m'est impossible.

«—Eh bien, me dit l'aimable vieillard, avec un calme comique, alors on garde ses jupons.