«—En jupons même je n'entendrais pas impunément offenser la gloire française, ni surtout d'illustres mânes.

«—Allons, allons, n'en parlons plus, calmez-vous; car s'il est impossible de vous donner raison, il est trop difficile de vous gronder; puis si la tête est un peu trop vive, le coeur est excellent. Mais, enfin, si vous eussiez rencontré dans l'Anglais, au lieu d'un boxeur, un spadassin?

«—Ah! mon ami, malheureusement, ayant reconnu mon sexe, aucun homme n'eût accepté la partie, et voilà ce qui est désespérant.»

J'avais mis à cette réponse toute la sincère expression d'un regret qui parut au bon et calme M. Brihaut le comble de l'extravagance.

«Quoi! s'il eût accepté, vous eussiez eu l'audace de vous battre à l'épée, au pistolet? risquer d'être estropiée?

«—J'aurais risqué tout cela, même en laissant, comme agresseur, le choix des armes. Je vous assure que je fais ce que je puis pour éviter ces extrémités; mais quand le hasard ou mon caractère m'y entraîne, prendre le parti de la prudence est un effort impossible.» Alors je lui contai mon aventure avec le jeune officier de la garnison de Lille.

«Mais, en vérité, vous périrez par les armes!

«—Que le ciel vous entende, Monsieur, et que ce soit en défendant la mémoire de ceux que j'ai aimés! et je croirai bien dignement mourir.» Et le bon M. Brihaut d'admirer celle qu'il venait de réprimander tout à l'heure.

Malgré l'heure avancée, nous continuâmes une promenade qui durait depuis si long-temps, et qui avait été marquée par une bizarre vicissitude qui nous entraîna dans le récit de toutes les aventures de ma vie passionnée, auxquelles, l'âme du vieillard semblait sympathiser d'une manière inquiète et sombre, surtout quand mes aveux touchaient aux événemens politiques. Le froid, la fatigue, l'émotion, la vue surtout de cette tête blanchie qu'animaient jusqu'à l'exaltation les réminiscences d'un passé qui semblait avoir agi sur sa destinée, tout cela finit par me jeter dans un saisissement de suppositions à l'égard de mon cavalier sexagénaire: je croyais voir en lui quelque grand criminel, jugé tel par la partiale politique, ou du moins quelque être bien malheureux. Je lui exprimai ma pensée avec toute la franchise de la douleur, en lui demandant qui il était pour être initié dans les secrets dont il m'avait fait l'aveu.

«Je suis, me répondit-il, un homme malheureux, sur qui pèse une horrible destinée. J'étais parvenu, à force de résignation, à supporter le poids de mes souvenirs; mais votre rencontre et tout ce qui vient de se passer me rappelle un passé si près encore et trop brillant dans son existence, trop terrible dans sa fin, pour qu'il puisse n'être pas toujours présent à ceux qui furent attachés à cette fabuleuse et tragique fortune du prisonnier de Sainte-Hélène. Ma destinée a touché de trop près à cette destinée, pour avoir pu s'en détacher sans déchiremens. Mon fils était officier supérieur dans les lanciers de la garde. Un autre de mes enfans est mort au service de Napoléon. Ce n'est pas lui que je pleure; c'est mon Henri, mon aîné, victime d'une passion terrible, mort à la fleur de son âge, pour avoir voulu venger son honneur blessé, frappé par les mains du lâche suborneur de sa femme. Oh! oui, je suis bien malheureux!»