Une pensée soudaine, une illumination terrible sembla me montrer dans le vieillard le beau-père de l'infortunée Paula, et cette espèce de rêve était une réalité. Dans l'effusion de mes idées et de mon intérêt, je racontai au désespoir de ce père comment j'avais rencontré Paula, dont je peignis les remords, en parlant d'un manuscrit et d'un portrait qu'elle m'avait donnés en signe de repentir et d'amitié. Le vieillard me demanda comme une grâce de lui céder l'un et l'autre. Il m'avoua que tous ses voyages avaient pour objet la recherche de Paula; qu'il comptait se rendre à Londres dans l'espoir de l'y trouver enfin. Je lui donnai tous les renseignemens nécessaires pour Marseille, Aix et la Sainte-Baume, et il résolut de prendre cette route sans délai. À tout ce que je racontais de Paula, le pauvre M. Brihaut passait par l'alternative des sentimens les plus déchirans.

Au lieu de courir les grands chemins en pélerine, c'est près de moi que Paula aurait dû chercher un refuge. N'était-elle pas sûre d'être accueillie par le père trop indulgent qui cacha ses premières erreurs?

Nous reprîmes lentement le chemin de l'hôtel. M. Brihaut, après avoir vu le portrait de Paula, et bien convaincu que la pélerine n'était autre que la belle-fille qu'il cherchait, fit retenir sa place pour le lendemain. Je pleurai avec lui, et lui promis le manuscrit et le portrait, quoique j'y attachasse du prix. Mais je ne le lui remis pas avant d'avoir copié la nouvelle Polonaise, qui m'avait le plus intéressée, et plus encore quand M. Brihaut m'eût assuré que Paula descendait par les femmes de l'infortunée Odeska, dont bien jeune encore sa plume facile et élégante avait écrit la vie malheureuse. M. Brihaut, en échange du sacrifice que je lui fis, me força d'accepter une fort belle montre. Mais ce que j'estimai bien au-dessus du présent, ce fut la confidence qu'il me fit, la lettre qu'il me donna pour une dame Fanny Brouann, dont il peignait l'âme comme semblable à la mienne pour son enthousiasme militaire. Nous convînmes de quelques moyens sûrs de correspondance. Il me donna trois autres lettres, et nous nous quittâmes.

De toutes les confidences que M. Brihaut venait de me faire, celle qui m'occupait le plus se rapportait à un Français arrêté à Bruxelles, mis en liberté par la protection de l'ambassadeur, M. de La Tour-du-Pin; quoiqu'il eût été accusé, comme d'autres Français, d'avoir pris part à une espèce de conspiration. M. Brihaut était persuadé que la disparition de quelques amis dont je lui avais alors parlé tenait aux révélations fausses ou vraies de cet homme, et il m'avait priée de le tenir au courant.

J'avais reçu une lettre qui hâta mon départ pour Anvers, et je fis aussi retenir ma place pour le lendemain dix heures. Je ne pus fermer l'oeil de la nuit, et j'en passai une grande partie à copier le fragment du manuscrit de Paula, avant de le remettre à son beau-père, que je regardais dès ce jour comme un ami, après tant de confidences qui toutes étaient en rapport avec ce passé qui avait tant bouleversé ma jeunesse, et qui allait encore par le souvenir me rejeter dans un dédale de nouvelles vicissitudes.

CHAPITRE CLXXXIV.

La route d'Anvers.—La veuve du soldat.—Je perds le manuscrit de
Paula.—Arrivée à Anvers.

Rien n'est beau comme la route de Bruxelles à Anvers, surtout pendant trois ou quatre lieues. En allant prendre ma place, je reconnus que c'était en plein air que je ferais mon voyage, car la place qui m'était réservée dans le cabriolet ne me tenta nullement. Le conducteur avait cédé la sienne, et je me serais trouvée entre un séminariste de Malines et un brasseur dont l'embonpoint avait toute l'effrayante circonférence d'une des futailles qu'il employait pour son farô. Je grimpai donc lestement sur l'impériale: un siége commode, à dossier élastique; personne que le conducteur à qui je payai deux places pour n'avoir pas l'accident de quelque nouveau voyageur, et me voilà contente comme si j'avais été en poste dans la berline ou la calèche la plus confortable. Une fois hors la porte de Laeken, les postillons mirent leur vigoureux attelage au train de poste, et je ne saurais dire quel singulier plaisir j'éprouvai à être ainsi comme entraînée dans les airs; mais je me rappelle que je pensais que si dans cette position j'eusse pu transmettre mes émotions au papier, je n'aurais jamais écrit avec plus d'abandon et de verve. Ô que de souvenirs amers et de rêves délicieux encore! Mon coeur, au lieu de repousser les premiers, s'y livrait avec cet avide besoin de m'accuser moi-même, que je ne puis appeler encore qu'une douloureuse jouissance. À peu de distance du château de Laeken, la route aboutit au château qui avait appartenu à M. Van M***. Que de fautes, que de malheurs aussi s'étaient placés entre l'heureuse époque de ma jeunesse, où bien imprudente déjà, mais non criminelle encore! j'entrais dans la vie entourée de la considération que donnent la richesse et un nom respectable… Oh! comme mon coeur s'oppressait à la vue de ces promenades, de ce jardin où je formais tous les projets d'un long et brillant avenir… Aujourd'hui il s'était accompli, cet avenir, avec des peines que l'imagination elle-même n'eût jamais pu rêver; et seule, déchue de tous mes titres au respect, enchaînée par mon coeur à toutes les chances d'un imprudent dévouement, je passais ignorée, et heureuse de l'être, devant la somptueuse demeure où j'avais régné en souveraine. Mes larmes coulèrent; mes regards se portent une fois encore vers la grille de Schoonzigt, et s'arrêtent avec surprise sur un groupe de piétons dont la présence excite bien naturellement mon intérêt. Un petit garçon de quatre ou cinq ans, beau comme l'enfance heureuse, devançait de quelques pas une femme d'une taille élevée, qui en portait sur son dos un plus jeune encore. Nous touchions à une montée, et je pus à mon aise observer. Le petit bonhomme était en uniforme de grenadier enfantin. «C'est, me disais-je, quelque veuve qui, après nos temps de victoires et de revers, regagne, privée de son appui, le village où elle vécut heureuse.» Je ne me trompais pas. Je brûlais d'envie de causer avec cette jeune femme. Disposée comme je l'étais, je ne pouvais laisser échapper cette occasion de m'attendrir; et cependant comment m'y prendre?… «Mais, me disais-je, les mères sont toujours sensibles aux éloges qu'on prodigue à leurs enfans. Conducteur, m'écriai-je, faites-moi descendre.

«—Au pont, Madame.

«—Non, ici, et à l'instant.»