Me voilà balancée à côté de la diligence, perdant le point d'appui, et sautant au moins de moitié de la hauteur. Je me fis un mal affreux au genou; mais j'allais satisfaire ma curieuse envie. Je fis aussitôt mon plan de ne reprendre la voiture qu'à l'auberge prochaine, et d'aborder la mère du joli enfant.
«Vous me paraissez fatiguée; voulez-vous, Madame, que je vous aide à porter votre joli fardeau?»
Je mis dans cette offre tout ce que ma voix a jamais pu avoir de douceur, et j'eus la joie de voir qu'elle n'avait pas perdu tout son charme. La pauvre jeune femme me répondit:
«Mon Dieu! Madame, votre habit m'a trompée; mais votre voix me rassure. Ah! j'ai besoin de pitié pour mon pauvre petit Louis. Vous permettrez bien que je me place dans la voiture avec mes enfans; ils ne sont ni méchans ni importuns; ma petite Caroline dort souvent, et Louis est sage. Ah! mon Dieu, que c'est heureux; car je n'aurais jamais pu arriver chez nous à pied.
«Prenez mon bras, vous allez déjeûner avec moi, et nous monterons ensemble dans l'intérieur s'il y a place, ou vous avec votre petite; laissez-moi arranger cela.» Je tenais le petit garçon d'une main et donnais l'autre bras à sa mère, et nous cheminâmes jusqu'à l'auberge prochaine où je devais retrouver la voiture. Une fois arrivés là, mon costume élégant contrastait trop avec la propreté décente, mais pauvre, de ma petite famille improvisée, pour ne pas nous attirer l'importune curiosité de toutes les auberges; je m'en inquiétai peu et m'emparai d'un coin de table que je fis charger d'une ample provision de gâteaux. Je me trouvai heureuse, dans mon exil déjà nécessiteux, de posséder un reste de capital qui me permettait de ces largesses bien simples et cependant efficaces pour qui est plus malheureux que nous, et, cette fois encore, j'éprouvai combien il est facile de faire beaucoup de bien avec peu de chose; car je suis sûre que les bénédictions de cette veuve s'élèvent encore souvent pour moi, si elle existe, et il ne m'en coûta pas le prix de la plus mince fantaisie, pas quatre napoléons pour procurer presque de l'aisance à une pauvre veuve. J'appelai le conducteur et lui demandai s'il y avait place dans l'intérieur.
«Oui, Madame, car je vous avais promis de vous sauver de l'impériale.
«—Mais l'impériale aussi m'est nécessaire pour cette jeune femme et ses enfans.» Cet homme me regarda et me dit d'un air pénétré: «C'est bien ça, Madame; c'est une bonne action, j'en veux ma part; si vous le voulez bien, je ne prendrai que moitié de mon prix.—Brave homme, votre pour-boire y gagnera.»
Au moment où nous allions monter, une grosse femme richement, mais follement vêtue, vint regarder du haut en bas ma protégée, et, se plaçant à son aise, dit au conducteur qu'elle pensait bien qu'il n'allait pas laisser monter à côté d'elle cette mendiante; un vieux prêtre, qui allait monter comme nous dans la voiture, réprimanda avec une touchante bonté la vilaine femme. La voiture se ferma sur ce sermon qui en valait bien un autre, et nous partîmes. Je ferai grâce à mes lecteurs des plates duretés que la vieille mégère murmurait entre ses dents; mais je me rappelle encore le langage doux et affectueux du vieillard respectable, qui encouragea la pauvre veuve à nous conter sa courte, mais touchante histoire. La grosse et riche Anversoise avait beau se déplacer, se plaindre de la mauvaise compagnie, en face de qui s'y connaissait mieux qu'elle, le vieil ecclésiastique n'en tint pas plus de compte que moi, et accablait la veuve de questions pleines d'intérêt. Homme respectable et bon, avec quel attendrissement je vous écoutais; avec quelle vénération j'observais cet extérieur où tout annonçait la modicité des moyens pécuniaires, tandis que dans vos traits vénérables, dans vos paroles consolantes, respirait une âme remplie de toute l'immense charité de l'Évangile. Avant de rapporter l'histoire de la veuve du soldat, je ne puis m'empêcher de rendre ma conversation avec le bon prêtre.
«Vous me paraissez, Madame, connaître et faire cas de cette famille.
«—Connaître comme vous; mais en faire cas, certainement.»