Alors la veuve lui raconta notre rencontre; le bon vieillard me serrait la main d'un air touché; il ajouta cependant: «Je suis fâché de vous voir sous un costume qui me choque toujours comme un mensonge et une imprudence. Ma chère dame, avec un coeur comme le vôtre, rempli d'une douce charité pour le prochain, pourquoi gâter par des dehors défavorables la bonne opinion que vous méritez? Pardonnez à mon zèle, mais la décence, la religion et la morale, défendent également ces travestissemens.» Le besoin que je sentis de l'indulgence de ce respectable ecclésiastique me rendit sans doute éloquente à fournir mes excuses, car il me dit: «J'entre dans votre logique, la franchise respire dans vos aveux, et vos bonnes actions plaident pour l'innocence de cette habitude.»
La grosse femme était au désespoir, et j'avoue que j'avais plaisir à sa peine. Il y a, en général, une certaine joie à voir la sottise en colère et l'orgueil désappointé. Il se trouva, par un heureux hasard, que mon excellent curé allait à un village situé tout près du hameau de la veuve, et il s'offrit pour la conduire chez sa mère, quand la voiture arriverait à la séparation des routes. La veuve, touchée de tous les procédés dont elle venait d'être l'objet, accepta en ajoutant que son mari, Français de naissance et de coeur, avait été tué dans la dernière campagne. «Je n'avais que quatorze ans, nous dit-elle, lorsque l'Empereur vint avec Marie-Louise à Anvers, où je tenais la maison d'une de mes tantes; ce n'était que joie, fêtes et plaisirs. Louis servait dans les soldats de la garde. Vous savez ce qu'était alors dans les familles un militaire français; ma tante, comme tout le monde chez nous, les aimait. Louis me demanda pour femme et obtint la permission de l'Empereur même, ce qui était un honneur, au moins; je partis avec lui, heureuse et fière; je l'ai suivi à la dernière campagne d'Allemagne; mon petit Louis et Henriette sont enfans de troupe, mais enfans légitimes (avec un regard fier sur la grosse femme), et quoique je retourne à mon village, pauvre et bien malheureuse, j'y reviens comme une honnête femme, et mon petit Louis pourra regarder même un prince sans rougir; au village, avec un peu de travail, notre existence sera possible; mais, Madame, j'aurais eu de la peine à m'y traîner.» De grosses larmes avaient accompagné ce récit simple et vrai de la bonne veuve. Le compatissant ecclésiastique ranima le courage de la veuve, en lui promettant son fidèle intérêt. L'homme de Dieu, j'en suis sûre, a tenu sa parole. Quand je priai la veuve de me permettre de lui offrir quelques secours, j'eus besoin de l'entremise de la voix respectable qui venait de parler, pour combattre et vaincre la générosité de son refus. À l'avant-dernier relais, la belle orgueilleuse nous quitta; alors le bon prêtre nous expliqua plus librement ce qu'il comptait faire pour la petite famille.
Avec quel plaisir j'écoutais ses charitables projets! combien je regrettais de n'être plus assez riche pour pouvoir dire: Acceptez, digne serviteur d'un divin maître, acceptez cet or pour vos pauvres, si bien confiés à votre humanité! Médicamens pour la mère malade, l'éducation du petit Louis, du travail, il promit tout, et j'ai su qu'il avait beaucoup plus tenu encore qu'il n'avait promis. En nous séparant, ce respectable vieillard joignit aux exhortations pleines de sagesse qu'il me fit des éloges que le peu que j'avais fait ne méritait pas; mais ils me flattèrent venant d'une bouche si pure. La jeune mère reprit son doux fardeau; le petit Louis, chargé des dépouilles militaires de celui qui lui avait donné la vie, sauta gaiement en avant vers l'humble berceau de sa mère qui suivait lentement, appuyée sur le bras de son digne protecteur, en me prodiguant encore au loin les signes de sa reconnaissance.
Nous avions encore trois lieues à faire. Étant seule dans l'intérieur, j'aimai mieux reprendre ma place au-dessus. Le temps était fort beau, et, l'âme rafraîchie par une bonne action, je jouis délicieusement des douceurs d'une belle soirée. Depuis le changement qui avait séparé la Belgique de la France, partout dans les villages catholiques on voyait des processions, des plantations de croix, et par les routes beaucoup de pèlerins; à l'aspect de ces foules pieuses, je pensai à Paula. Mais ici c'étaient de grosses paysannes, à face rembrunie, mal enfroquées sous la robe qui se drapait si bien autour de la taille élégante de la belle Polonaise. Depuis le singulier hasard qui m'avait fait rencontrer son beau-père, elle m'occupait mille fois plus encore, et dans la disposition d'esprit où venait de me plonger le peu de bien que je venais de faire, je ne pus m'empêcher de penser qu'il y avait vraiment quelque chose d'attaché à ma destinée qui rassemblait autour de moi toutes les aventures des autres; on eût dit que j'étais destinée à être l'historienne de toutes les vicissitudes privées! Une voix funeste semblait me dire: «Tu n'as pas vu Paula pour la dernière fois,» et cette voix, je l'accueillis avec d'autant plus de joie, que depuis la lecture du manuscrit cette étrangère avait acquis un haut degré d'intérêt dans mon esprit. Je voulus vainement le parcourir, le mouvement de la voiture ne me permettait que les jouissances de la riante campagne que nous parcourions, car de Bruxelles à Anvers, c'est une ravissante promenade. Je crus bien avoir replacé le manuscrit, et je le perdis. Je ne m'en aperçus que le soir en me déshabillant; il était trop tard pour retrouver le conducteur, il était reparti. On verra dans un prochain chapitre par quelle circonstance il me fut rendu, et comme tout semblait réellement concourir à donner de l'extraordinaire aux plus simples événemens d'une vie déjà si pleine de tourmens.
CHAPITRE CLXXXV.
Séjour à Anvers.—Un Italien exilé.—Mot de Morforio au Pape.—Souvenirs de Paula.—Passage de Regnault de Saint-Jean-d'Angely.
J'arrivai à Anvers dans une disposition d'ame qui me rendit accessible à toutes les impressions; j'avais déjà demeuré près de la Bourse, aux Trois-Fontaines, et je trouvai le même logement à ma disposition. J'en fus charmée, car j'avais donné cette adresse, et le moindre retard pour mes correspondances eût été pour moi une cruelle contrainte. Le maître de l'hôtel me dit le soir même qu'un étranger, qu'il croyait italien à son accent, était venu plusieurs fois me demander et devait revenir. Je priai qu'on voulût bien le prévenir, et je me fis servir à souper en attendant. Je ne m'ennuyais pas, car je ne sais pas m'ennuyer, et la solitude a toujours une sorte d'attrait pour moi. Cependant une foule d'idées, de réflexions, venaient m'assaillir dans la grande et assez triste chambre où je me trouvais assise, et une immense table d'un seul couvert et vis-à-vis d'une glace qui répétait ma personne de la tête aux pieds commençait à me fatiguer. J'avais la tête appuyée sur ma main droite et je regardais, comme sans voir, lorsqu'un léger bruit à ma porte, qui était ouverte, me fait lever les yeux, et me montre derrière ma chaise les grands yeux noirs et bien éveillés du bon Cettini, de Rome, du compagnon de mon premier voyage à Naples.
«Quoi, vous? quoi, cher Cettini?
«—Son io.»—Et il restait devant moi, me regardant avec un air de doute et de contentement mêlés.
«Mon cher Cettini, quelle joie de vous revoir! mais, mon Dieu! quel motif a pu vous faire quitter I Patri Lidi?