Je leur demandai si je pouvais accompagner mon ami. La faveur fut accordée, et nous voilà à onze heures dans les solitaires quartiers d'Anvers, escortés par quatre gardes. Le commissaire était aussi poli que ces messieurs le sont peu en général. La méprise fut prouvée, et après deux bonnes heures d'explication on nous laissa la liberté de regagner notre auberge. Cettini me dit: «Voilà qui me dégoûte du séjour de cette ville. Je veux aller voir Gand. Venez-vous avec moi? c'est une promenade.»
J'en fus tentée; mais j'attendais des lettres, et je le laissai partir après être convenus que nous nous écririons régulièrement, et qu'au premier mot on se joindrait, si je me décidais à passer la mer.
À peine rentrée, on me dit qu'un jeune homme, qui écrivait au Constitutionnel d'Anvers, était venu et devait revenir. Il était trop tard pour l'attendre. Combien j'eus de regrets d'avoir sacrifié mon pressentiment aux convenances! car mon coeur me disait qu'il venait m'annoncer une chose agréable, quoique douloureuse aussi. Regnault de Saint-Jean-d'Angely passait cette nuit même à Anvers. Ce jeune homme avait reçu une lettre pour me la donner à moi-même, et cette lettre je ne la reçus que lorsque Regnault était déjà loin: J'avais manqué une preuve de souvenir à un ami malheureux; oh! j'étais vraiment inconsolable!
CHAPITRE CLXXXVI
Souvenir de Regnault.—Augustine.—L'ex-procureur impérial Van
Maanen.—Les frères d'armes.—Départ pour Gand.
À peu de distance d'Anvers, un parent de Lepeltier-Saint-Fargeau habitait une maisonnette fort jolie; Regnault m'avait souvent parlé de cet ami et me disait que je n'étais pas au monde quand ils obtenaient déjà des prix ensemble au collége du Plessis; il aimait à se rappeler ces jours heureux d'une enfance studieuse, à répéter combien il avait été fier et glorieux, lorsqu'en 1782 il avait obtenu une place à la prévôté de la marine, qui l'avait mis à même de soutenir l'aisance de son père frappé d'une cécité absolue. Ah! Regnault était bon, oui, parfaitement bon; j'aime ici, en retraçant son exil, à rappeler ses qualités obscurcies par de malheureuses brusqueries, mais encore plus calomniées par la malveillance. J'ai entendu des gens traiter Regnault de révolutionnaire; lui qui jamais n'appartint à aucune faction, et dont la voix éloquente ne s'éleva[14] que pour raffermir la monarchie menacée. La réunion dont il a été membre avait lieu chez le duc de La Rochefoucauld, où se trouvaient Lafayette, Bailli, Castellane, Noailles, Liancourt, Mathieu de Montmorency, de Tracy et d'André. Non, non, Regnault ne fut pas un révolutionnaire; lui qui ne dut la vie qu'à l'erreur des forcenés de sa section, qui, en égorgeant le malheureux Suleau, crurent l'immoler. Regnault, à cette terrible époque, n'échappa au massacre que par les soins d'amis fidèles et dévoués; jusqu'au 9 thermidor, il ne dut la vie qu'à la plus profonde retraite; son nom était sur la fatale liste qui proscrivait Bailly, Barnave et Thouret.
Quand l'orage se calma un peu, Regnault, retiré chez lui, se livra à des spéculations de commerce; il acquit une honorable aisance, et c'est alors qu'il épousa la fille de M. de Bonneuil qui, au départ de Louis XVI, avait été jeté en prison pour son dévouement à Monsieur. Madame Regnault est parente de monsieur et madame Desprémenil, morts tous deux sur l'échafaud, victimes de leur attachement aux Bourbons. Si Regnault eût été souillé des crimes révolutionnaires, eût-il osé demander et surtout eût-il obtenu la main de mademoiselle de Bonneuil?
Regnault, enthousiaste et plein d'imagination, fut ami et partisan des idées généreuses, de tout ce qui promettait la grandeur de sa patrie, depuis que ses missions en Italie le lièrent avec le vainqueur de Rivoli et le pacificateur de Radstadt; il fut à Napoléon de tout le dévouement d'une ame de feu. S'il poussa loin le zèle pour celui qui imposait des souverains à l'Europe, du moins ne déshonora-t-il pas son admiration; car malgré les plus vives sollicitations pour se détacher d'une cause que depuis les désastres de la Russie on regardait comme perdue, Regnault ne fut jamais plus dévoué que depuis que l'étoile de l'Empereur semblait pâlir. Ah! j'aime à rendre cet hommage à son souvenir, avant que je n'aie même à retracer le terrible moment où, le sachant enfin rappelé dans sa patrie, je n'appris son retour que pour apprendre en même temps les persécutions qui le forcèrent de se traîner mourant d'asile en asile, et qui ne lui accordèrent que la triste faveur de venir à Paris[15] exhaler son dernier soupir.
Le jeune homme, qui était venu le soir où Cettini fut arrêté chez moi, avait une lettre de N***, qui me disait que Regnault allait passer à Anvers la nuit; qu'il était accompagné de sa courageuse et noble épouse; que si je voulais le voir il m'envoyait deux lignes, qui seraient agréables au noble exilé. On a vu que le messager ne me trouva point. Lorsque je sus le contenu du message, je fus au désespoir, mais consolée promptement; car le matin même M. N*** apprit que sa lettre avait éprouvé un long retard, et que le comte Regnault et sa belle compagne d'exil étaient déjà heureusement embarqués au moment où on espérait le voir passer à Anvers.
Je trouvai chez l'ami de Lepelletier de Saint-Fargeau un militaire dont on nous raconta l'histoire et les chagrins qui plus que les événemens politiques l'avaient amené sur les terres de l'exil.