Ce militaire avait une fille d'une grande beauté; elle avait été l'appui de sa famille. Mais en donnant des leçons, la jeune Augustine avait rencontré dans une maison opulente et d'un grand nom, un de ces hommes dépravés à qui le malheur n'inspire que le désir d'en abuser, pour y ajouter l'opprobre. Augustine avait écouté la voix perfide qui lui promettait le bonheur, pour la couvrir de honte. Un grade plus élevé pour son père, ses frères et soeurs placés dans des pensionnats, tout fut offert; et en tombant dans le piége de la séduction, la belle et innocente Augustine crut faire un sacrifice généreux à l'amour filial. Elle écrivit une lettre qui ne fut point envoyée; on expédia des présens, et le vil corrupteur osa y joindre de l'or… De l'or à une mère, pour payer le déshonneur de sa fille! Le tout fut déposé entre les mains d'un magistrat intègre dont les recherches pour trouver Augustine furent long-temps infructueuses. La mère d'Augustine tomba malade, et succomba en pardonnant à sa fille, conjurant son époux, de sa mourante voix, de ne jamais maudire l'enfant de leur amour, et d'accueillir son repentir qui, disait la pauvre agonisante, «pénètrera tôt ou tard son coeur que j'avais formé à la vertu. Alfred, si tu veux me voir mourir sans désespoir, promets, oh! jure-moi de ne point maudire la pauvre fille.» Le malheureux père promit; mais désespéré de la perte d'une épouse adorée, il lui fut impossible de ne point haïr celle qu'il regardait justement comme cause de la mort de sa mère. C'était peu avant le retour de l'île d'Elbe. Il avait réalisé sa petite fortune, placé ses autres enfans en apprentissage, et se préparait à quitter la France, lorsque les événemens donnèrent un nouvel élan à son âme abattue. Ayant fait partie de l'armée de La Loire, il partagea le sort d'une grande partie de ces militaires, et vint, en ayant vainement cherché à retrouver sa fille, tâcher de l'oublier sur les terres de l'exil. Chez les femmes les plus vertueuses, l'indignation que leur causent les égaremens de la jeunesse ont quelque chose de tendre qui tient à la pitié. Chez un homme d'honneur, tout ce qui touche ce dépôt sacré l'irrite et lui inspire des désirs de vengeance. «Je découvrirai le vil suborneur, s'écriait encore le malheureux père d'Augustine; je lui arracherai son odieuse vie, et sa misérable complice expiera son crime dans la longue agonie d'une réclusion perpétuelle.» M. N*** avait cherché à le calmer, mais inutilement; et peu de jours avant son embarquement pour l'Amérique, un nouveau chagrin vint fondre sur lui. Une lettre de sa malheureuse et coupable fille lui apprit qu'abandonnée de son séducteur elle languissait souffrante, sans appui. Elle implorait le pardon de son malheureux père qui, ne pouvant retarder son départ, laissa Augustine, ainsi que ses autres enfans, recommandés à la noble bienfaisance de l'ami de Lepelletier.
Cet officier se nommait Regnault; il était du département de l'Eure, et parent de Wilfrid Regnault, qui fut condamné pour une accusation d'assassinat, et qui du fond de sa prison intenta un procès en calomnie au marquis de Blosseville, député de la Chambre de 1815, qui l'avait accusé d'être un septembriseur. Wilfrid gagna son procès contre le marquis de Blosseville, mais perdit son procès capital; sa peine de mort fut commuée, par la clémence royale, en vingt ans de réclusion. Cette cause avait fait grand bruit. La non culpabilité de Wilfrid parut prouvée par un éloquent plaidoyer de M. Mauguin. M. N*** s'y intéressait vivement, et rien n'était actif comme son zèle. M. N*** était lié avec plusieurs Belges et Hollandais; il aurait voulu que le père d'Augustine ne passât pas les mers, se flattant de réussir à l'occuper par le moyen de ses connaissances. Je ne sais par quel hasard il avait su que je parle hollandais; mais il crut voir en cela un grande avantage pour nos amis qui pourraient avoir besoin des autorités, et voulut absolument que je me chargeasse d'une démarche près de M. Van Maanen, ministre de la justice du roi des Pays-Bas.
Je connaissais très bien M. Van Maanen, depuis 1795; je l'avais vu ensuite procureur impérial. Je savais à quel point il avait toujours poussé le zèle. Je me serais bien gardée de croire ces souvenirs un titre, pour en être favorablement accueillie; il n'y a rien de si terrible que les gens en place qui ont changé de maître: il semble en honneur qu'ils se font un devoir de persécuter ceux avec qui ils en ont servi un autre, pour persuader de leur dévouement. La suite me prouva combien j'avais bien deviné et prudemment agi. M. Van Maanen, dans ses nouvelles fonctions, porte une telle confiance du total oubli du passé, qu'il siége souvent à côté de M. Repelaer Van Driel, son ardent adversaire politique, royaliste batave très prononcé; celui que le réquisitoire du premier, alors procureur fiscal, manqua d'envoyer à l'échafaud. Il y a de bien singulières choses dans les variations politiques. Je contai à M. N*** que Cettini avait été arrêté chez moi; que très heureusement on l'avait de suite mis en liberté, mais que je n'en avais pas moins été agitée.
«—Mon Dieu! êtes-vous bien sûre qu'il est libre?
«—Nul doute; il est à présent sur la route de Gand, où il va passer quelques jours; puis il se rendra à Ostende.» N*** était impotent des deux jambes, et ne pouvait servir ses amis que de coeur, de tête et souvent de sa bourse. Je le vis dans une si vive agitation, que je lui offris aussitôt de faire n'importe quel voyage, de courir après l'Italien exilé, s'il avait besoin de le voir, ou bien de lui porter une lettre.
«En l'arrêtant ici, on l'a pris pour un autre.
«—Cet autre est mon intime ami, celui que j'attends avec anxiété, qui aurait dû me venir avertir de la route de Regnault, qui ne vient pas, et qui me fait mourir d'inquiétude et d'impatience. Vous concevrez pour lui mon attachement: il servait avec mon fils dans le 5e corps, lorsqu'ils marchèrent au feu à Salsfeld et à Iéna. Il sauva la vie à mon Victor, qui s'était jeté en avant avec plus de bravoure que de prudence, au moment où le général Gudin fut blessé, et où le général Reille prit le commandement. Ils étaient toujours ensemble au feu. Le maréchal Lannes les distingua à Ostrolensks. Mon fils tomba au moment où le brave général Campana perdit aussi la vie dans cette journée où s'immortalisa le brave Reille. C'est le sosie de votre Italien exilé qui me rapporta la croix et les cheveux de mon Victor. Lui il est revenu avec la croix qu'il gagna au siége de Stralsund, et une jambe de moins qu'il perdit en Catalogne. En voilà assez pour vous y intéresser, et vous prouver l'intérêt qu'il m'inspire. C'est une tête difficile à mener. Il faut cependant qu'il cède, qu'il écoute la raison. Ah! je donnerais dix années de ma vie pour savoir de votre compatriote quelles questions on lui à faites, et si on pourrait tirer quelques indices certains sur le lieu où on soupçonne que mon pauvre ami s'est retiré. Je crains une arrestation. Il faut la prévenir. Il y a ici un lieu sûr à ma disposition, et je veux l'y conduire.
«—Puisqu'il y va d'un tel intérêt, je vais courir après mon exilé. Gand n'est pas un voyage; le temps est superbe; ainsi dans une heure je pars, et demain je vous dirai avec points et virgules tout ce que j'aurai pu savoir du Romain.»
Il faut que la résolution et une sorte de courage aillent pourtant bien à mon sexe, et soient peu ordinaires au degré où j'ose dire les avoir portées dans ces sortes d'occasions! car, à ces offres faites sans nulle ostentation, je crus que le pauvre N*** perdrait la tête. C'étaient des transports d'admiration… Je m'y laissai aller. Il y a quelque chose de si séduisant à se voir admirer, louer avec enthousiasme, pour une qualité à part de notre sexe! Je quittai N*** aussi charmée de sa reconnaissance et de ses éloges qu'il pouvait l'être de mon dévouement. Je trouve que rien ne donne de l'attrait aux liaisons les plus passagères comme la conformité d'opinion, de souvenirs et de regrets ou d'espérance. En rentrant à l'hôtel, je trouvai une lettre qui fit battre mon coeur bien superstitieusement; car elle était de Léopold, et avant de l'ouvrir même je me disais: «J'entreprends une bonne action, en voilà la récompense;» et je pressais contre mon coeur qu'elle faisait battre violemment la lettre qu'on va lire au chapitre prochain.