Arrivée à Gand.—Nouvelles de Carnot.—Lettre de madame de La
Valette.—Les frères Faucher.—M. Niret.—Le mari ressuscité.—Lettre de
Léopold.

Je ne connais rien au monde de plus triste que l'énorme ville de Gand; on dirait un immense cloître. Les Gantois sont Belges aussi, mais ce ne sont plus les Belges de Bruxelles. Ces derniers, amis des Français dont ils ont adopté les manières, les opinions et les habitudes, ne voient pas encore et ne voyaient pas surtout en 1816 et 1817 arriver des Français sans se souvenir qu'eux aussi l'ont été, et que dans notre gloire ils avaient eu leur part noble et large. À Bruxelles, la fraternité n'avait point perdu ses liens et ses souvenirs; mais à Gand la fusion des moeurs avait eu moins de puissance, et le flegme plus lourdement flamand de ses citoyens ne savait offrir que la froideur de l'étiquette aux exilés qui sentaient bien en arrivant que cette ville ne pourrait guère être pour eux qu'une halte et point un séjour. C'est au premier abord que Gand me fit cet effet; plus tard j'y trouvai des amis, mais sans pouvoir jamais m'accoutumer à son cérémonieux ennui. Je descendis à l'auberge de la poste, à côté du théâtre français, salle fort laide, déserte alors, et dont le mauvais goût semblait avoir été l'architecte. Mais en revanche, l'hôtel de la poste était une des meilleures auberges que j'aie pratiquées dans mes nombreux voyages; table parfaite, service leste, appartemens propres et riches, et même prix modéré. À peine descendue de voiture, je courus à la poste aux lettres; je me rappelais avoir écrit le jour de mon arrivée à Anvers que j'allais me rendre à Gand et de là à Bruges, et qu'au lieu d'Anvers l'on m'adressât mes lettres, poste restante, à la première de ces villes. J'en trouvai trois, une de Mme de La Valette, une de Carnot et une de Léopold. Cette dernière, je ne l'aurais pas ouverte avant d'être retirée dans ma chambre; car à la seule vue de ces caractères bien connus et bien chers, mon coeur retomba dans une émotion qui me fit trembler pour mon avenir.

Le premier éclair de bonheur qui m'ait surprise depuis le fatal 7 décembre fut de savoir Léopold vivant. J'avais eu la force de fuir une explication ardemment désirée, parce que chaque battement de mon coeur me disait: «Tu l'aimes avec passion, et il ne doit être que ton fils;» mais il n'avait pas une minute cessé d'être présent à ma pensée. Déjà je l'avais accusé d'un trop long silence, et pourtant j'étais moi-même cause du retard que sa lettre avait subi. Les femmes seules sont juges de ces inconséquences, elles seules me comprendront. Enfin je la tenais cette lettre, et, sans aucune exagération, je puis dire qu'elle brûlait mon sein où je l'avais placée. Ce moment est peut-être le seul dans ma vie où j'ai senti un regret de la perte de ma jeunesse et de ma beauté; car je ne pouvais tomber dans l'affreux ridicule d'une liaison avec un homme qui eût pu être mon fils; mais je sentais qu'aimer, être aimée de Léopold, eût rempli au delà tout ce que jamais j'avais pu goûter de félicité terrestre.

La lettre de Mme de La Valette était affligeante en partie; elle m'annonçait des pertes de fortune, sa prochaine arrivée, et en même temps une vive inquiétude sur le sort de Sabatier, qui tout à coup avait cessé de donner de ses nouvelles. «J'en suis d'autant plus tourmentée, m'écrivait Mme de La Valette, qu'il m'a mandé son projet de faire un voyage à Bordeaux avant de partir pour le Nouveau-Monde.» Sabatier était intimement lié avec les infortunés frères Faucher. Mme de La Valette ajoutait en post-scriptum: «Gardez cette lettre; à mon passage, je vous donnerai d'autres détails sur notre situation. Je suis toujours d'avis, chère Saint-Elme, que vous feriez fort bien de vous embarquer avec nous; pour moi, il me semble que je ne serai bien que loin de la France. Le sort m'y a persécutée dans tout; je ne quitterai que des tombeaux.» Pauvre amie, hélas! elle devait bientôt trouver le sien au delà des mers près de celui de son époux…

Quant à Carnot, il m'annonçait son départ pour Cassel, et me disait qu'ayant besoin de faire parvenir des papiers à un ami à Anvers, et sachant que j'y faisais séjour, il me demandait la permission de me les adresser; cet ami ne devait arriver à Anvers que dans quelques jours, et il ne voulait pas laisser tomber ces papiers en d'autres mains. Sa lettre était aussi stoïque, aussi romaine, que toute sa vie.

Je m'enfermai avec la lettre de Léopold pour la lire, pour la relire mille fois. En passant devant le grand café, sur la promenade où est situé l'hôtel de la poste, je m'entends nommer comme par une joyeuse exclamation, et presque aussitôt je me trouve arrêtée par un officier qui avait servi sous les ordres du général Razout, et que depuis Eylau je n'avais pas vu. Je fus charmée de le revoir, quoique craignant que sa présence dans l'hospitalière Belgique ne fût une preuve de quelque peine politique.

«Non, me dit-il, je n'ai point eu mes épaulettes enlevées par les ordonnances, mais je viens de les déposer volontairement. J'ai échappé aux honneurs de l'exil, mais je cours en mari Don Quichotte sur les traces d'une femme faible, coupable, repentante. On m'a fait espérer que je la trouverais ici avec mon père; Bruxelles, Anvers, Ostende, Bruges, j'ai tout parcouru; partout où j'arrive, elle vient de partir…

«—Ah! mon Dieu, mon cher, vous voilà le modèle du sentiment. Mais, partez-vous de suite?

«—Non, j'attends ici le résultat des démarches que je viens de faire pour la découvrir.

«—Dînez-vous avec nous?