«Ordinairement le jeune page de Casimir attendait sa belle maîtresse sous un berceau, où les attentions de l'amour avaient mêlé le doux parfum de mille fleurs aux fraîches émanations d'un épais feuillage. Là, cachés à tous les regards, une couronne eût été peu pour celui qui, plus tard, devait mourir sur les terres de l'exil, pour avoir voulu conquérir un trône; le banc de mousse qui recevait son amie était celui qui occupait l'ambition du jeune page de Jean Casimir. Il y faisait résonner sous ses doigts la guitare, accompagnait la romance que soupirait la mélodieuse voix d'Odeska; dans d'autres instans, l'enthousiaste Mazeppa répétait à son amie les vers sublimes des poètes d'Italie, ou les héroïques inspirations d'Homère. L'Amour vit de superstitions dans le coeur des femmes; au milieu des pressentimens, un cruel événement se préparait pour les deux amans, et le coeur d'Odeska en reçut d'avance la fatale prévision dans un rêve funeste. Descendu avant l'aurore au bosquet, Mazeppa fut surpris d'y trouver déjà son amie, que son ardeur y devançait toujours. Il fut étonné du désordre de sa beauté. Des larmes furtives, que voilaient mal ses paupières, tombaient de ses yeux baissés vers la terre.
«Pourquoi ces larmes? quel malheur peut menacer nos beaux jours?» s'écria l'impétueux Mazeppa, et il enlaçait d'un bras protecteur la jeune fille, comme pour lui faire de son corps un rempart… Odeska, dans ce trouble délicieux qu'augmente le bonheur des larmes, la main sur son coeur, dit à son amant: «Cher Mazeppa, je rougis de ma terreur et je ne puis la vaincre; elle me poursuit jusque dans tes bras; mon ami, tu en es l'objet: oh! ne m'accuse pas de faiblesse; que l'adversité arrive, et tu verras si mon attachement ne sera pas plus fort qu'elle; mais te perdre… ah! c'est plus que mourir!»
«À ces mots, elle laissa tomber sa belle tête sur le sein du jeune page, qui épuisa tous les accens de la tendresse pour dissiper ses noirs pressentimens. Elle répondait comme poursuivie d'une affreuse vision: «Ô mon cher Mazeppa! je t'ai vu entraîner loin de moi; la terre et le ciel te refusaient un appui. J'ai vu des supplices et de trompeuses grandeurs. Mazeppa, la terreur glace tous mes sens. Hélas! le charme de l'amour n'est-il plus avec nous?… et ta voix expire dans les sanglots!» Tout à coup le bosquet retentit des cris du reproche et des menaces de la colère que proférait le père d'Odeska: il venait de surprendre les deux amans… En vain la mère de la jeune amante de Mazeppa intercéda-t-elle, en vain ce dernier fit-il valoir sa naissance et son amour; peu de jours après Odeska fut unie, malgré sa résistance, à un homme puissant qui l'éloigna de la cour et des bras de sa mère, pour la reléguer, comme sa proie, dans une terre près des frontières de l'Ukraine. Les regrets d'Odeska s'envenimèrent encore par la présence d'un époux que son coeur repoussait, et qui ne justifiait que trop ses dégoûts.
«Après la perte de son amie, malgré la faveur dont il jouissait auprès de Jean Casimir, le jeune Mazeppa n'eut qu'une seule pensée: celle qu'on avait arrachée à son coeur. Odeska, loin d'avoir tenté d'adoucir son tyran, du moins par les apparences de la soumission, repoussait ses caresses et ne répondait à l'invitation des droits de l'hymen, que par le nom de Mazeppa. La seule distraction de l'épouse était d'aller aux confins des terres qu'elle habitait, parcourir d'un regard douloureux cette immensité qui la séparait des lieux témoins de son amour. Un soir, appuyée contre l'orme dont le tronc portait sur son écorce noueuse le nom de Mazeppa et les emblèmes de la fidélité, un nuage de poussière s'élève au loin et appelle l'attention d'Odeska. Un cri de joie et de terreur échappe de sa bouche: «C'est lui! s'écria-t-elle; oui, cette course rapide me l'annonce. Quel autre que Mazeppa guiderait ainsi un coursier sur la plaine? C'est lui! Dieu! ayez pitié de nous. C'est aussi le fantôme de mon rêve horrible! Oh! privez-moi, grand Dieu, du bonheur de le revoir, si le réveil de cette félicité doit être celui d'un songe affreux.» L'infortunée tomba à genoux, les bras étendus vers les sables dont la poussière la dérobait encore à la vue de son amant: car le coeur d'Odeska avait bien deviné, c'était Mazeppa; il reconnut aussi le céleste visage de son amie. L'impétueux jeune homme poussa son coursier et gravit le rocher couvert de ronces, où venait de lui apparaître Odeska, qui laissa échapper un cri en se sentant enlacée dans les bras et pressée sur le coeur du fougueux favori de Jean Casimir.
«J'ai tout quitté pour te revoir; m'appartiens-tu encore? Odeska, es-tu toujours mienne?
«—Près de toi, l'univers n'a rien qui puisse causer un regret ni un remords à ton amie.» Hélas! elle oublia sur le sein de son amant qu'aucun serment ne permet impunément de parjure. Le châtiment se pesait déjà dans la balance de la justice divine.
«Le Cheval de Mazeppa portait les chiffres de son maître et d'Odeska sur sa housse richement brodée par les mains d'Odeska, et selon l'usage d'une cour galante, cette housse montrait aussi des emblèmes de l'amour. Abandonné par son maître, le coursier parcourut lentement les détours qui conduisaient à la grille principale du château de l'époux d'Odeska. Les chevaux sont pour les Polonais, comme pour les Tartares, les objets d'un culte. La beauté de celui de Mazeppa, son riche harnois, l'absence de son cavalier, tout excita la curiosité des nombreux habitans du château et surtout du maître. Des mains caressantes attirèrent le coursier, il se laissa prendre. À peine l'époux d'Odeska a-t-il jeté un regard sur la housse, qu'il s'écrie dans un transport de fureur: «Il est ici l'infâme qui ose me disputer son coeur! voilà le chiffre de Mazeppa… Courez, volez après les coupables… Ah! je vais donc me venger de tes dédains orgueilleux: femme, frémis!… chaque goutte du sang de ton amant va te coûter mille larmes! Couple perfide! les supplices, la mort, vont vous unir!» Une heure après l'ordre donné, Mazeppa et Odeska, enchaînés, parurent en présence de leur bourreau. «Femme parjure, et toi, vil suborneur, qu'avez-vous à répondre?
«—Le coeur d'Odeska était mon bien avant que ton or l'eût acheté de son père, dit Mazeppa; Odeska ne t'appartient point, elle ne fut point à toi, et je venais reprendre mon bien, mon bien unique et sans prix. Le sort trahit notre espoir; nous allons payer par la mort les doux rêves de l'amour! Mais la mort, nous l'acceptons, lui cria Odeska, il y a un Dieu vengeur, appui des coeurs innocens, je vais l'implorer pour toi.» Odeska tomba anéantie aux pieds de son barbare époux, et ne revint à la vie que pour se trouver dans un affreux cachot où elle languit pendant trois années.»
CHAPITRE CLXXVIII.
La première grenade d'honneur.—Madame de Balbi.—Cambacérès et le major
Garnier.—La protégée de l'abbé Raynal, ou la femme savante.