Enfin, je le consolai de mon mieux et lui remis la copie qu'il lut et relut. Je reviens à ce fragment que je place à la fin de ce chapitre, parce que c'est au simple récit des amours et des souffrances de deux coeurs passionnés que je dus les premières inspirations de quelques opuscules qui me valurent d'honorables encouragemens. L'heure du dîner arriva tout en causant, sans que j'aie pu trouver un moment pour monter à ma chambre et lire cette lettre qui m'étouffait le coeur. Après le dîner, un autre retard survint, et ce ne fut que lorsque d'Autré (nom du mari de Paula) se fut rendu au spectacle, que, montant à mon appartement et défendant l'entrée à tout le monde, je pus dans toute la solitude de mon bonheur, baiser les signes d'une main chérie que j'ai encore là devant les yeux. Aujourd'hui, où aucune illusion ne peut plus arriver à mon coeur, je ne me les représente qu'avec l'émotion d'un doux rêve, et (cette franchise me sera-t-elle pardonnée?) qu'avec le regret de n'avoir osé accepter l'enivrante réalité de cette passion.
LETTRE DE LÉOPOLD.
«Vous avez passé à Paris, vous m'avez vu, vous étiez dans le même lieu, et si près, que nos vêtemens se touchèrent presque… vous me l'écrivez, et ce lieu où vous m'avez trouvé, qui dut vous parler en faveur de tous les sentimens qui pouvaient nous unir, ce lieu ne vous a inspiré que le besoin de me fuir, l'affreux besoin de me laisser sans courage, sans consolation et anéanti par la conviction de vous être indifférent!… Ah! je suis au désespoir. Vous me dites de vous parler de mon sort… il est horrible et vous en êtes cause!… Vous me fuyez, tandis que près de vous aucun bonheur n'égalerait le mien… Que pouvez-vous craindre? Que redoutez-vous? une passion qui n'a su vous toucher, l'expression d'une douleur sur laquelle vous seule pouvez quelque chose… Je contraindrai l'une et l'autre. Je ne vous demande qu'un amour de mère, mais d'une mère tendre, qui, au lieu de fuir, console son fils. Oh! que j'ai besoin de vous voir, d'entendre cette voix chérie toujours animée par les nobles inspirations du coeur ou du génie: ne repoussez, ne dédaignez pas mon dévouement. Je pleurai votre perte, et, unissant toutes mes douleurs, je végétais avec l'espoir de succomber. Oh! combien d'heures précieuses j'ai passé à pleurer, prier et croire. Ayez pitié de moi, de cet avenir qui peut-être si long encore; revenez, ou dites venez. Je puis être libre demain, aujourd'hui, quand vous l'ordonnerez: mais songez que je ne puis vivre loin de vous; vous avez promis de me servir de mère, et sans vous tout espoir de bonheur et de repos sont à jamais perdus pour
«LÉOPOLD.»
P. S. «Je ne veux ni pourrai vous rien dire de ce qui a suivi la fatale journée du 18. Ah! c'est à vos pieds, invoquant d'illustres mânes, que je veux redire les immortels exploits de nos braves et… les siens…
J'avais fermé ma porte; j'étais assise, la tête sur mes deux mains, en face d'une énorme glace; il y avait sur la table un volume des belles poésies de madame Dufresnoy; en lisant cette lettre, cette déclaration d'un amour dont la sincérité ne pouvait m'être suspecte, tout mon être sembla se bouleverser:
«Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.»
Je ne puis le nier, j'eus un moment d'hésitation; il se fit en moi un changement absolu, mais très heureusement momentané; ma vanité voulut ressaisir l'espoir de plaire encore. Il m'aime, ne me le prouve-t-il pas? pourquoi refuserais-je un bonheur offert? suis-je donc si vieille, trop vieille déjà? ne me trouve-t-on point belle encore, et l'amour de Léopold tient-il à ma figure? Jetant tour à tour un coup d'oeil sur sa lettre naïve, et parcourant du regard les vers délicieux de notre muse française, je cédai insensiblement à l'attrait d'une illusion que je brûlais de pouvoir ressaisir encore. Pendant quelques instans, j'éprouvai toute l'exaltation délirante de mes belles années; mon imagination allait au devant de toutes les chimères d'un amour partagé. J'avais son portrait, je n'avais osé le regarder que bien rarement; je le pris, le pressai contre mon coeur… il me rendit à moi-même. Oui, je puis l'assurer avec vérité, en regardant cette physionomie noble et douce, parée de tout l'éclat de la jeunesse, je la comparai à la mienne qui se reflétait dans la glace, et je sentis que la jeunesse seule peut répondre à la jeunesse: Je me dois cet aveu après tant d'autres; le désespoir suivait pour moi cette conviction d'impossibilité, j'y succombais, et ce ne fut qu'après un long et déchirant combat que ma raison, assez maîtresse de mes soupirs, put répondre à Léopold comme une mère eût écrit à un fils bien-aimé; et si des circonstances m'ont, dans la suite, mise bien près de la plus séduisante des erreurs, je puis du moins me rendre témoignage que, non seulement je n'y ai jamais cédé, mais que je n'ai plus regardé celui qui eût pu me la faire partager, que comme un fils, un fils chéri et respecté plus encore.
Je passai la nuit la plus agitée; et à peine était-il jour, qu'on frappa à ma porte pour me demander si je voulais permettre à M. d'Autré de venir me faire ses adieux; je jetai vite une robe et un schall sur moi et le reçus. D'Autré venait de recevoir une lettre de son père, qui avait enfin retrouvé les traces de Paula, et qui engageait son mari à venir les chercher à Gênes, où elle était légèrement indisposée; il assurait à d'Autré que sa femme était, depuis son pélerinage à Rome, absolument revenue de l'idée de se faire religieuse; il disait: «Paula, mon fils, est encore digne de toi; Paula est une excellente femme, et belle, oh! belle comme les plus belles vierges qui ornent ici toutes les galeries.» M. Brillant d'Autré connaissait la faiblesse un peu vaniteuse de son fils, il le flattait pour gagner du temps; aussi d'Autré ne rêvait plus que Paula; il me montrait son portrait, ses souvenirs, et me demanda, comme une faveur, de lire avec lui le fragment que voici, et d'écrire quelques lignes en marge du manuscrit que je lui avais offert. D'Autré était un excellent homme, et de ce caractère qui, parmi les militaires, se désigne par un bon enfant; sans instruction ni beaucoup d'esprit, mais néanmoins aimable, de cette gaieté française que donne une heureuse nature. D'Autré me quitta avec promesse de m'écrire. La lettre à Léopold était restée non achevée sur la table: j'y jetai un regard, hésitai encore un moment, tout près d'y joindre quelques mots plus tendres; enfin, je la cachetai et je la fis porter bien vite à la poste. Ayant de nouveau défendu ma porte, je me mis à lire le récit suivant:
«Dans une des solitaires, mais superbes campagnes du Palatinat de Podalie, vivait depuis deux ans la jeune et belle Odeska, fille d'un noble Polonais, unie par ordre paternel à l'opulent, mais sauvage possesseur de ces contrées. Odeska, élevée dans le goût des lettres et des arts par une mère qui fut long-temps la brillante idole de la cour de Jean Casimir, la jeune Odeska aspirait au bonheur d'être aimée. Hélas! elle ne goûta un instant ce bonheur si pur que pour le payer par le désespoir et les larmes. Au nombre des pages qu'un grand nom sans fortune attachait à la cour de Pologne, se distinguait le jeune Mazeppa. À peine entré dans son adolescence, doué de tous les avantages extérieurs et surtout d'une de ces physionomies qui semblent porter sur leurs traits des destinées extraordinaires, Mazeppa joignait, au don de faire naître un vif intérêt au premier coup d'oeil, le mérite plus réel de justifier cet intérêt par les qualités d'une âme pleine d'enthousiasme et d'une énergie qui semblait, dans cet âge si tendre, défier déjà le destin. Jean Casimir faisait des vers, et toute la brillante jeunesse de sa cour soupirait des élégies ou des madrigaux aux pieds de la beauté. Mazeppa eut bientôt distingué la plus jolie, et son hommage ne fut point repoussé par Odeska, libre alors. Trois mois s'écoulèrent au milieu des délicieuses illusions de l'espérance et des courts et mystérieux instans d'une intime confiance, dérobée à la vie de cour et d'étiquette.