Embarquement.—Rencontre d'un poète italien.—Un épisode de la révolution.—Arrivée à Douvres.—Le major Garnier.
Je résolus d'aller prendre le paquebot à Ostende, et partis d'Anvers aussitôt ma commission faite. L'argent que j'avais eu de mes leçons d'italien, si largement payées par l'aimable et infortuné duc de Kent, cet argent commençait non seulement à diminuer, mais la crainte d'en manquer dans un pays où les Français paient double, me décida au sacrifice d'une fort jolie montre de chasse à répétition. Le profil de Napoléon, gravé dans l'intérieur de la double boîte, me la fit vendre trois fois plus que sa valeur, et moi qui, si long-temps, n'avais regardé cent et mille louis que comme une bagatelle, je ne saurais dire quelle fortune je crus posséder en comptant douze cents malheureux francs. Hélas! les jours se préparaient où le plus strict nécessaire me devait seul rester pour bien des années.
J'arrivai à Ostende, et descendis à la grande auberge à côté du théâtre; il était sept heures: il y avait spectacle; et quoique je connusse par expérience toute la portée des talens de province, je n'eus rien de plus pressé que de courir au théâtre. La troupe était fort au-dessus du médiocre: on donnait la Femme jalouse. J'ai l'habitude de toujours écouter le spectacle, bon ou mauvais. Tout à coup mon attention fut détournée par cette vive exclamation: «che seccatura mio Dio! Porta mio, che diresti?—Direbbe che è poco garbato il parlar cosi[18],» répondis-je aussitôt au personnage, en le regardant assez fièrement. Il s'excusa de son mieux, toujours dans la même langue, et m'exprima avec une vivacité tout italienne son bonheur de rencontrer une personne qui parlait la tosca favella, dans un pays où les oreilles étaient au supplice. La connaissance fut bientôt faite, et, pendant la petite pièce, la Jambe de bois ou l'Amour filial, je m'amusai à contrarier Mangrini, en lui soutenant ce que j'étais loin de penser, que nos opéras comiques valaient mieux que les opéras buffa de l'Italie. À tout, il me répondait en faisant de ridicules grimaces. «Ma, per bacco, non cantano quei personnagi[19]!» Le spectacle n'était pas fini, que j'étais aussi enchantée de cette rencontre, que Mangrini l'était de la mienne; les Italiens en général ont la parole un peu retentissante. Je voyais qu'on nous remarquait; je l'en prévins et l'engageai à quitter le spectacle; il me dit qu'il partait aussi par le paquebot, et j'en fus charmée, car sa vivacité spirituelle promettait un compagnon de route fort agréable, et mon attente ne fut point trompée. Mangrini était Romain, parent du célèbre musicien de ce nom, et ami intime du célèbre Porta, poète milanais, dont il me parla avec cette abondance de détails, que relève cependant la pantomime italienne. Mangrini me cita entre autres la bizarre épitaphe que cet homme original composa lui-même en milanais, et dont le sens est: «Je suis parvenu à faire pitié même à un prêtre qui ne vit que d'enterremens», faisant allusion aux maux cruels que la goutte lui faisait souffrir.
Porta était un poète populaire; les événemens du jour s'embellissaient sous sa plume par le trait d'une fine satire qui attaquait tous les ridicules, tous les vices en masse, sans personnalité aucune; l'esprit enjoué et caustique de Porta était tempéré par un caractère noble et généreux. «Croirez-vous, me disait Mangrini, que Porta, dont toutes les poésies respirent une gaieté et un enjouement parfait, est l'homme le plus triste, le plus mélancolique; c'est une contradiction bien singulière et qui existe pourtant. Presque toujours les poètes expriment dans leurs vers le contraire de ce qu'ils éprouvent…» Je ne fus pas du tout de l'avis de Mangrini: «Je ne m'élève pas, lui dis-je, à la hauteur de la poésie; mais ce que j'écris en prose est toujours l'image des sentimens que j'éprouve…» Il répondit par des complimens si bizarres et si chargés de superlatifs, que j'en éclatai de rire. On vint à l'hôtel avertir les voyageurs pour l'Angleterre, que si le vent ne changeait pas, on mettrait à la voile à quatre heures. Nous résolûmes de ne pas nous coucher et de parcourir la triste ville d'Ostende; mais à peine eûmes-nous commandé notre souper, que le matelot revint dire qu'il fallait se rendre au port. Mangrini, qui avait compté se régaler avec des talladelli à la milanese, exprima d'une façon si comique son désappointement de gourmand, que je ne me souviens pas d'avoir jamais ri d'aussi bon coeur; mais nécessité fut de se soumettre, et bientôt nous fûmes en chemin pour le port. Il y avait fort peu de passagers, et la traversée fut heureuse. Mangrini avait, à l'époque dont je parle, de quarante-cinq à cinquante ans; il avait vécu en France, et s'y trouvait aux premiers temps de la révolution. Il s'était arrangé pour schivare[20], disait-il, les mesures de salut public, en se mettant à la suite d'Antonelle, chef du jury, qui présida à la condamnation du duc d'Orléans, père du duc actuel.
Cette confidence nous mit naturellement sur le chapitre de ce prince malheureux, qui, dans sa captivité et surtout à sa mort funeste, se montra fidèle au caractère qui avait marqué le commencement de sa carrière. Mangrini me raconta un trait d'une pauvre mère de famille, sauvée d'une affreuse misère par les charitables dons du duc d'Orléans, alors encore duc de Montpensier.
«Cette femme, sitôt que le duc d'Orléans eut été enfermé à l'Abbaye; cette femme, dont le mari fréquentait les clubs, se donna le mouvement le plus honorable pour son bienfaiteur, arrêté avec son plus jeune fils, le comte de Beaujolais, âgé seulement de treize ans alors. Le jour où cette âme reconnaissante apprit que Billaud Varennes avait proposé d'ajouter le nom du duc d'Orléans à la liste des députés qu'on allait mettre en accusation, et qu'on allait le chercher au château de Marseilles, elle parvint à s'introduire à la conciergerie, où elle savait qu'on conduirait le prisonnier; elle espérait lui faire passer un avis, réussir à le sauver; elle n'avait point calculé l'active haine de ses ennemis. La nuit du 5 novembre arriva, le duc comparut le lendemain devant le tribunal; la pauvre femme s'y était portée avec quelques amis de son mari, espérant toujours que le prince ne serait pas condamné, son mari et les siens ayant promis de s'entremettre pour le sauver.
«Hélas! disait Mangrini, la pauvre femme était encore chez moi à me prier de rendre Antonelle favorable au duc, que celui-ci marchait déjà à l'échafaud. Le prince, ajoutait-il, par le grand caractère qu'il a déployé devant un odieux tribunal, a effacé quelques autres pages de son histoire. Quand, après sa brève et simple défense, il se vit condamner, il dit à ses juges: «Puisque mon sort est décidé, je vous demande de ne pas me faire languir ici jusqu'à demain, et d'ordonner que je sois conduit à la mort sur-le-champ;» seule grâce que les bourreaux d'alors pouvaient accorder. Antonelle rentra, continua Mangrini; la femme était toujours dans mon cabinet, je lui demandai si le duc était acquitté; il tira froidement sa montre, et répondit avec un affreux sourire, exécuté maintenant. À ce mot, la malheureuse qui l'entendit tomba évanouie derrière un paravent qui la cachait par bonheur. Je frissonnai de la tête aux pieds; si Antonelle l'eût aperçue et dans cet état, elle eût couru le danger de quelque expiation à son généreux dévouement. Je parvins avec beaucoup de peine à la faire sortir de chez moi. J'eus soin, dès le soir, d'aller voir cette excellente femme; j'appris, sur la jeunesse du duc d'Orléans, des détails pleins d'intérêt et que la pauvre femme racontait avec le charme d'un coeur que la reconnaissance inspire.
«Lorsque le duc d'Orléans épousa en 1769 la fille du duc de Penthièvre, à la chapelle de Versailles, disait cette dame, j'avais à peine quatorze ans; j'étais au milieu de la foule qui regardait le beau mariage: au moment de la bénédiction, le prince, qui n'avait pas pris la place assignée au mari dans ces sortes de cérémonies, sauta, aussitôt qu'on lui fit remarquer son erreur d'étiquette, par-dessus la queue de la robe de la royale mariée. En bas, tout le monde riait de cela; mais en haut, dans les tribunes, on avait l'air bien mécontent. Huit jours après le mariage, je me trouvai en bas du parc comme le prince y passa; un gros chien s'élance, le prince court à moi, saisit le chien, le terrasse; il appelle et dit à un de ses gens de conduire la jeune personne qu'il vient de sauver, en ajoutant un don au bienfait de la vie; nous n'étions pas pauvres alors; mon père voulut rendre le don au prince; mais je fis tant que je l'avais encore trois ans après mon mariage, au moment où le duc de Chartres fut nommé lieutenant général des armées de mer en 1778. Mon mari était de Brest, attaché au port; nous éprouvâmes de grands malheurs. J'eus l'idée d'implorer le prince, qui, enfant, m'avait sauvé la vie et dont la générosité nous sauva encore du désespoir. Je lui peignais, dans une lettre, ma situation; vingt-quatre heures après, mon mari était placé près du comte d'Orvilliers, qui commandait comme vice-amiral, et le soir, étant assise à réfléchir à cette lettre que j'avais osé écrire, je vois entrer le duc de Chartres avec un de ses gentilshommes; il me dit: «Je vous remercie de vous être rappelé le bonheur que j'eus peut-être de vous sauver la vie; je veux qu'elle soit heureuse, l'existence que je vous ai conservée; vous êtes mère, je vous donnerai un parrain, continua le bon seigneur, et voilà pour la layette;» là-dessus il me donna une somme si énorme, cinquante louis, que j'en étais comme folle; et cette main généreuse fut étendue sur moi jusqu'au terrible moment où la révolution commença. Alors, craignant pour mon bienfaiteur, je suis venue à Paris le jour où l'on y promenait les bustes de M. Necker et du duc d'Orléans. La bonne madame Thierry m'avouait, continua Mangrini, qu'elle était heureuse de ces hommages; comme elle le disait encore, ni son mari ni elle n'entendaient rien à la politique, et prenaient tous les changemens pour des espérances; son mari allait dans les clubs, et là il apprenait que le parti populaire, loin d'être tout dévoué au duc d'Orléans, cherchait des prétextes pour s'en séparer. La veille des terribles journées des 5 et 6 octobre, un républicain exalté offrit de l'or au mari de madame Thierry, pour lui faire avouer qu'il en recevait du duc d'Orléans dans un dessein anarchique; Thierry promit par peur, avertit sa femme, qui instruisit fidèlement celui sur lequel grondait l'orage.»
Mangrini, qui avait beaucoup d'esprit et un esprit sans aucune prétention, me faisait remarquer la reconnaissance de cette pauvre femme, résistant au malheur et qui, disait-il, par cet attachement si rare dans les classes inférieures, m'inspira un intérêt plus fort que la prudence qui m'était commandée par ma position auprès de gens que j'abhorrais et que j'étais obligée de servir pour sauver ma tête. J'ai, même puisé, dans d'autres aveux de cette femme, la certitude que le duc d'Orléans fut étranger à quelques uns des mouvemens révolutionnaires dont on a prétendu trop souvent qu'il fut l'âme. D'autres raisons, puisées dans les confidences des coryphées de ces temps, que j'étais si souvent contraint d'entendre, me disposent à me rendre à la déclaration faite par M. Chabroud. Cette déclaration absout le prince de toute participation à un événement très grave.
Vous aimez à vous instruire, répondis-je, et tiendrais à vous convaincre de mes idées sur le personnage dont nous venons de parler longuement; lisez la correspondance: Louis Philippe, duc d'Orléans; vous y trouverez une lettre au Roi, et d'autres aux différens ministres. Je vous prêterai également la procédure, l'exposé de la conduite du duc d'Orléans dans la révolution; celui de la consultation délibérée à Paris, le 29 octobre 1790; le mémoire à consulter pour L. P. J. d'Orléans, qui sont dans les mémoires du marquis de Ferrières. Quand il s'agit de si illustres accusés, on ne saurait trop chercher la vérité; et j'ai lu toutes les pièces de cette longue procédure. Un singulier intérêt de souvenir m'attachait à cette recherche; j'avais comme un besoin d'âme de trouver innocent d'une horrible inculpation le père du jeune prince que j'avais vu, au prix de son sang, défendre, contre l'invasion de l'étranger, les frontières de sa patrie. C'est long-temps après, et à mon retour à Paris, qu'en lisant les mémoires si touchans du duc de Montpensier, je me suis applaudie de la patience qui me fit lire tout ce qui tend à atténuer la gravité des bruits répandus contre la mémoire de son père; malheureusement la postérité est quelquefois aussi crédule que les contemporains, et par paresse on s'arrête aux opinions faites d'avance.