J'ai voulu sur ce point penser d'après moi-même, et j'ai eu quelquefois, et pour plusieurs faits, l'occasion de m'applaudir d'une constance d'études qui m'a valu le droit de penser et de dire que le prince, dont les torts ont été si chargés de circonstances aggravantes, valait mieux que sa renommée.

Nous étions partis à trois heures du matin du port d'Ostende, et à sept heures du soir nous étions aux prises avec les aubergistes de Douvres. Ma première pensée, en touchant le libre rivage de l'Angleterre, fut un regret si terrible que je n'en pus cacher la déchirante amertume à mon bon et spirituel compatriote et compagnon de voyage. J'avais saisi son bras convulsivement en m'écriant: «que ne m'a-t-il écoutée! que n'ai-je pu le conduire ici, le voir, le sauver du moins, mourir à ses pieds ou le consoler et le servir.» Cette pensée rétrograde fit place aux ennuis d'une arrivée, et d'une arrivée en Angleterre; ni chagrin ni humeur ne pouvaient tenir heureusement contre les contestations comiques et bruyantes de ce bon Mangrini, qui ne pouvait se persuader qu'une fille d'auberge du duché de Kent ne comprît pas le mauvais français d'un poète italien. On m'a toujours dit que je prononçais parfaitement les langues que je parle; j'en fis une utile expérience avec la servante de l'auberge de Douvres, qui, après mes cinq ou six mots d'anglais, me fit le même compliment, et aussi brutalement qu'à mon compagnon de route. En entrant dans la salle, je ne fus pas médiocrement surprise d'y trouver le major Garnier, que je croyais à Bruxelles, sollicitant auprès de Cambacérès pour les exilés du Champ d'Asile; il me parut soucieux, mais fort content de notre rencontre, et la confidence qu'il me fit me le prouva. Je la réserve pour le chapitre suivant, ainsi que les détails de mon départ pour Londres et de mon arrivée dans cette capitale; du commerce, de la liberté, et cependant aussi des préjugés et des abus.

CHAPITRE CLXXX.

Confidence du major Garnier.—Départ et arrivée à Londres.—L'orgueil britannique.

Une fois installée à Douvres, Mangrini, qui me vit très occupée à causer avec le major Garnier que je venais de rencontrer, s'éloigna pour parcourir la ville, et disparut jusqu'au souper. Garnier, frappé sans doute de son accent italien, me demanda avec un air qui me déplut, des renseignemens sur lui. «Vous les lui demanderez, lui dis-je; il n'est pas avare de paroles.» Le major vit qu'il avait été indiscret, et s'excusa avec politesse. Il m'étonna singulièrement en me parlant de la commission que j'avais faite à Anvers, et des papiers que j'avais remis et que j'étais convaincue m'avoir été adressés par Carnot. Garnier m'assura que depuis que Fouché avait inscrit Carnot sur une liste d'exil, celui-ci était venu à Cassel, peut-être; mais qu'au moment où nous en parlions, il avait la certitude que Carnot était à Varsovie. «C'est tellement vrai, ajoutait Garnier, que nous savons la manière dont le grand-duc Constantin a accueilli le vainqueur de Wattigny, et l'ex-ministre de l'empire, qui, avec sa fierté toujours républicaine, n'a pas mieux répondu aux offres superbes du prince russe, qu'il ne le fit lors de sa belle défense d'Anvers au prince-royal de Suède, son ancien co-religionnaire en politique. Connaissez-vous cette réponse? La voici: J'étais l'ami du général Bernadotte; mais je suis l'ennemi du prince étranger qui tourne ses armes contre ma patrie.» J'écoutais Garnier les yeux fixes, la bouche béante; il ne parut pas y faire attention, et me montra une liste de souscription, me disant qu'il comptait sur moi, mon activité et mon esprit, pour voir tous les Français à Londres, pour les intéresser en faveur d'un projet qui allait assurer un asile à la valeur malheureuse. Avec ces mots-là, on m'eût fait traverser un brasier allumé. Je promis plus, qu'il ne demandait. Je lui dis que, me prévalant de la généreuse bienveillance d'un prince, du duc de Kent défunt, je tâcherais de voir et d'approcher les princes ses frères; enfin je me dévouai encore par pure exaltation à des gens que je ne connaissais que de nom. Mais je restai néanmoins fort inquiète des papiers que j'avais portés à Anvers chez M. Van B***. Il n'y a pas dans cette ville une maison où l'on ne prononce le nom de Carnot avec respect. On se rappelle avec vénération qu'en prenant de sages et fortes mesures pour la défense de la ville, il en protégea les intérêts, en ne voulant pas consentir à la démolition du faubourg Belgrade. Tout le monde sait à Anvers que le général Carnot reçut d'un des agens des puissances l'offre de quatre millions pour livrer la ville, et Carnot refusa.

Ayant remis ce paquet, adressé au général, chez des amis sûrs, je ne pouvais donc en être inquiète; mais je l'étais davantage par l'étrange nouvelle que m'apprenait Garnier. Je ne sais pourquoi je ne lui montrai pas la lettre que j'avais crue et croyais encore de Carnot, mais, sans aucun soupçon arrêté, mon esprit ne se sentait point attiré vers le major par cette aveugle confiance qui nous fait un impérieux besoin de tout confier à l'amitié; aussi gardai-je toute mon incertitude; mais le soir même j'écrivis à M. Van B***, à Anvers, pour lui expliquer ce qui venait de m'être communiqué, l'engageant, au lieu de garder les papiers soi-disant adressés par Carnot, à les ouvrir, à en voir le contenu, pour ne pas être victime d'une perfidie à laquelle j'aurais si innocemment coopéré; je ne reçus aucune réponse, et lorsque plus tard je revins à Anvers, M. Van B*** venait de s'embarquer pour rejoindre le général Carra Saint-Cyr, nommé par S. M. Louis XVIII gouverneur de la Guiane française; j'appris bien quelques détails, mais ne sus jamais positivement le motif réel de ce singulier voyage. La poste ou plutôt les postes de tous les pays exposaient singulièrement alors à la plus inexacte correspondance certaines personnes, et il fallait souvent qu'elles se revissent pour savoir qu'elles s'étaient écrit. Ce que j'avance est si vrai, que long-temps après le départ de Van B***, et lors de mon second voyage à Londres, j'appris d'une personne attachée au gouvernement des Pays-Bas, qu'il avait lu dans les bureaux un passage extrait de mes papiers.

Garnier me demanda si j'avais traité de ma place pour Londres; lui ayant répondu négativement, il s'en chargea, et revint tout naturellement encore à me parler de Mangrini. Je ne me gênai pas pour lui déclarer que son insistance me déplaisait.

«Il y a beaucoup d'Italiens à Londres, me dit-il; il ne faudra pas vous lier avec eux.

«—À propos de quoi?

«—Parce qu'on les surveille bien plus que les Français.